
Il y a quelques années, avec mon livre « Lever de rideau » je vous avais offert un bouquet de portraits d’artistes avec qui j’avais eu des relations amicales, tout au long de ces soixante ans de journalisme que je viens de fêter.
J’ai vécu des rencontres magnifiques, éblouissantes, drôles, sympathiques, certains artistes sont devenus des amis qui, pour ceux qui sont encore là, le sont restés, surtout ceux des années 60.
Car en ce temps-là, être journaliste, de province, ou pas, s’approcher des artistes était une des choses les plus naturelles. Aujourd’hui, c’est devenu le parcours du combattant. Il faut passer par le producteur, le régisseur, l’attaché de presse, le secrétaire… Et le concierge s’il y en a un. Lorsqu’on arrive à avoir quelqu’un la réponse est : « envoyez un mail »… Auquel personne ne répond.Après ça, la réponse – si réponse il y a – est souvent négative ou alors – et c’est la mode – un phoning de cinq-dix minutes. Tous les prétextes sont bons : le voyage fatigant, le repos avant le concert, ne rencontrer personnes au cas il ne faudrait pas fatiguer sa voix, ou pire : être journaliste de province, ce qui est devenu une tare alors que tous ou presque tous les artistes viennent de province et a débuté grâce à eux. Et il y a les réseaux sociaux qui font qu’on n’a plus besoin de nous.
Malgré les belles années de 60 à 80, il y a eu plein de belles rencontres tout au long de ma vie de journaliste mais, il y a aussi eu des rencontres ratées, même si elles étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui.
Je vais donc vous emmener derrière ce rideau plein de mystères où se passent plein de choses que vous ne pouvez pas voir.
Des rencontres, des anecdotes, des moments magiques, des moments moins magiques mais des moments inoubliables.
Passez avec moi derrière des rideaux.

Serge REGGIANI… De Charybde en Sylla !
J’ai 20 ans, je rentre à Var Matin par hasard.
Après deux ratages au bac, que faire ? Je ne sais qu’écrire.
Et voilà que Var Matin cherche des jeunes pour écrire sur des pages jeunes qui sortiront le jeudi, jour alors où il n’y a pas de cours.
Je me présente à une jeune et charmante jeune femme, Laurence-Edwige Andréani, qui se fait appeler Léa. Après discussion, c’est OK, je rentre dans la bande pour aller interviewer les artistes d’alors, les Sylvie, Johnny, CloClo et autres vedettes dites « yéyé » de l’époque que j’écoute à longueurs de journées.
Mais il y a un « hic ». Léa me propose, pour ma première interview, d’aller rencontrer Serge Reggiani qui passe à l’Opéra de Toulon avec Jacques Martin…
Quoi ? Ce vieux (Il a alors 45 ans !!!) Mais bon, contre mauvaise fortune bon cœur. Je me jette sur tout ce que je peux trouver sur ce « vieux » comédien mais néanmoins « jeune chanteur ». On n’a pas encore les réseaux sociaux ou Wikipédia pour se faire une idée.
Me voici à l’opéra avec mes questions et mon petit magnétophone. Je tape timidement à la loge et je suis reçu par un homme charmant qui me prie de m’asseoir et je commence mon interview. Très vite il s’arrête pour me dire que le magnéto ne tourne pas. N’étant pas technique pour un sou, j’appuie sur tous les boutons mais rien ne marche.
Reggiani me le prend alors des mains.
« Je m’y connais un peu, je regarde » Et il regarde que… je n’ai pas mis de piles, d’où le problème !
« Ce n’est pas grave, me dit-il alors, prenez des notes puisque c’est pour un journal ».
Problème de taille : Je n’ai ni papier ni stylo !!!
Il rit car, vu mon âge, il comprend que je ne suis qu’un débutant. Très gentiment, et toujours en riant, il m’offre un bloc et son stylo.
« Vous me les rendrez après vos interviewes ». Ca après lui, je devais rencontrer Jacques Martin qui est déjà sur scène.
Et là, tout se passe bien. Il voit, par mes questions, que j’ai bien potassé mon Reggiani, il se prépare pour aller chanter et moi je vais voir Jacques Martin qui est sorti de scène. La rencontre est moins perturbante mais moins chaleureuse car l’animateur « se la pête » un peu. Après quoi je descends dans la fosse d’orchestre faire des photos de Serge Reggiani qui, au premier flash, arrête de chanter en me demandant de sortir car il a déjà interdit les flashes.
Mortifié je reviens dans les coulisses et rencontre le directeur de l’opéra qui me connaît bien. C’est un ami de mon père. Je ne sais que faire. Il faut que je m’excuse.
« Ecoute, si tu veux mon avis, tu poses ses affaires dans sa loge et tu te barres. Il n’a pas pu te voir dans le noir. Je crois que tu en as assez fait pour aujourd’hui »
Ce que je fais.
Je rencontrerai à nouveau Reggiani lors d’une avant-première de film et je lui rappelle notre rencontre dont il ne se souvient pas mais le fait beaucoup rire.
J’avoue que si j’avais commencé avec Jacques Martin j’aurais aussitôt abandonné le métier !
Par la suite, j’ai souvent rencontré l’artiste qui, par sa gentillesse, sa patience, sa simplicité, a permis que je continue ma route.



