
Marianne (Mélanie Thierry) est belle, riche a deux beaux enfants, elle est mariée à un riche industriel (Eric Caravaca). Une vie que, somme toute pourraient lui envier beaucoup de femmes. Cependant, elle est une ombre dans cet espèce de château sinistre, son mari n’est préoccupé que par son travail et son ego, ne s’intéresse plus à sa femme depuis qu’elle lui a donné un héritier pour prendre un jour sa suite ; elle doit vivre dans ce lieu sinistre, s’occuper de son beau-père exigeant qui la considère comme sa bonne, sa fille dit partout que sa mère est morte, son fils est plus attaché à son grand-père qu’à sa mère… Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur de ce monde oppressant où Marianne se sent prise au piège liés si elle veut garder ses enfants. Bonjour l’angoisse !
Et voilà que surgit dans ce noir tableau, un photographe venu faire un reportage pour les cent ans de l’entreprise que le grand-père a créée. Il ne lui semble pas étranger et, avec son arrivée, il va faire exploser cette vie de tristesse et de frustration.
Malgré ce rôle très noir, Mélanie Thierry est lumineuse et émouvante, Eric Caravaca empli de suffisance, d’orgueil et d’égoïsme. Quant au photographe (Jérémie Renier), difficile de l’imaginer, très loin du biopic de Cloclo, barbe et cheveux longs mais tout aussi séduisant.
Ce film est presque un huit clos qui fonctionne comme un thriller haletant à chaque fois que Marianne subit un coup du sort de cette famille, à partir du moment où meurt la grand-mère et où son mari décide de s’installer dans cette maison maudite.
On la suit cœur battant et David Roux signe là un film à la fois palpitant, émouvant et angoissant jusqu’à la fin. Où l’on pourra alors reprendre son souffle.
Loin de ce film haletant, voici que débarque au Six N’Etoiles, un réalisateur plein de vie et d’énergie, David Roux, homme volubile et passionnant.
« David, comment êtes-vous arrivé à scénariser ce roman d’Hélène Lenoir « Son nom d’avant »
C’est ma productrice qui me l’a mis entre les mains. Le livre date de 1998, elle l’a découvert dans les années 2000. De ce jour, elle rêvait d’en tirer un film… Alors que je crois qu’elle n’était alors pas encore productrice ! Lorsqu’on a terminé mon premier film ensemble, qui fut une aventure géniale, nous n’avons eu qu’une seule envie, c’est de retravailler ensemble.
Réalisateur n’a pas été votre premier métier !
Non, mon premier boulot dans le cinéma, c’était, durant quatre, cinq ans, conseil en développement, mon travail était de lire des romans et d’essayer de trouver des sujets pour des cinéastes. Je travaillais avec des éditeurs, je lisais beaucoup et voyais quelle adaptation cinématographique on pouvait faire sur un roman.
Mais pour ce film, c’est vous qui l’avez adapté ?
J’ai co-écrit l’adaptation. Durant six, huit mois, je me suis plongé dans ce roman qui a une construction un peu sophistiquée, assez brillante mais aussi assez glaçante et ça a été un petit défi que de l’adapter. Très vite, j’ai eu l’intuition que je pouvais en faire un film. Nous pensions que ce serait facile… Mais nous avons mis sept ans pour le faire car ce n’était pas si simple que ça. C’était difficile de le circonscrire et j’ai d’ailleurs toujours beaucoup de difficulté, alors qu’il est terminé, à le résumer d’une phrase car c’est réducteur.. Ca a été d’ailleurs un handicap pour le « vendre » à des producteurs, des chaînes de télé.
Pourquoi ?
C’est un film sur les silences, sur les non-dits, sur l’atmosphère.
Ca frise quelquefois le thriller !
C’est également ce qu’on s’est dit au fur et à mesure de la fabrication. C’est en fait l’histoire qui a été racontée mille fois, d’une bourgeoise malheureuse. On s’est donc dit qu’il fallait qu’on en fasse un « thriller domestique ». En fait, il y a eu beaucoup de contraintes et c’est ce qui était intéressant car on ne cesse d’interroger le projet pour savoir ce qui en est la sève. Le film est assez sec, presque brutal, très oppressant et c’est dans ce sens qu’on a voulu aller. Toutes les présences sont menaçantes pour Marianne, la rupture, la bascule ne sont jamais très loin. Le film reste ouvert à la fin. Dans tous ces silences, il y a aussi une sororité entre toutes les femmes.
Vous d’ailleurs avez ajouté un personnage qui n’était pas dans le roman !
Et c’est Hélène Lenoir qui s’en est rendu compte lorsqu’on lui a visionné le film ! C’est Lili, qui n’existe pas dans le roman ! Je l’avais oublié ! Mais elle nous a félicités d’avoir inventé ce personnage.
Elle est la seule qui s’échappe de cette famille !
Pas vraiment. Elle a décidé de ne pas fermer sa gueule et elle en paye le prix. Mais c’est la seule qui a des armes pour faire et dire ce qu’elle veut. Lorsqu’on est face à une femme totalement découragée, enfermée, il faut la dessiner en miroir avec les autres personnages, qui font des choses qu’elle aurait pu faire dans une autre vie, dans un autre monde, dix ou vingt ans avant, tout ce passé qui aurait pu être et n’a pas été.
On parlait d’atmosphère… La maison choisie joue beaucoup… Ca fait penser à Hitchcock !
Exactement ! Je n’aurais pas osé pouvoir formuler ça comme ça au repéreur. Nous avons tourné dans la région d’Angers, le tournage approchait et l’on n’avait pas trouvé la maison. Il y a beaucoup de châteaux mais trop décrépits pour y tourner. Il fallait que la maison raconte une richesse discrète qui a prospéré de génération en génération.
En découvrant cette maison on a eu une véritable révélation et c’est vrai qu’elle est un peu Hitchcockienne, belle, riche, inquiétante à la fois, avec, lorsqu’on regarde dehors, l’horizon complètement bouché par la végétation, ce qui ajoute à l’enfermement de Marianne.
Vous avez aussi joué avec la saison hivernale, le brouillard, le côté sombre du parc…
Ça a été une chance car au départ, le film devait se tourner en été, en pensant prendre le contrepied de l’ambiance glaciale. Mais le financement étant un peu long, on a dû tourner en janvier, février. En fait aujourd’hui, on ne peut pas imaginer l’histoire en plein été car cette atmosphère nourrit le film.
Même Mélanie Thierry a, je trouve, un visage très hitchcockien !
Elle avait une semaine entre le tournage du film d’Alex Lutz « Connemara » et le nôtre. Avant de quitter le film, elle a demandé au coiffeur de lui faire la coupe avec laquelle elle est arrivée. On n’avait donc pas le choix mais c’était tellement le personnage que je n’aurais jamais pu lui demander de le faire ! Elle est vraiment une héroïne hitchcockienne !
Elle a un visage incroyable. Sans parler, dans son regard, on comprend tout !
Déjà, vers 2021, j’ai vu le film « La douleur » d’Emmanuel Finkiel où Mélanie joue Marguerite Duras. C’était la première fois que je la voyais dans un registre sombre. C’est vrai que je la trouve toujours géniale mais souvent dans des films plein de vie, d’énergie. Mon personnage était à l’inverse, englouti, effacé, s’oubliant elle-même et dans « La douleur », je l’ai trouvée prodigieuse. Même lorsqu’elle ne fait rien, elle a une présence formidable, sa cinégénie, sa puissance font beaucoup , le besoin de dire ou de faire. Elle est d’une grande générosité.
Jérémie Rénier, on a du mal à le reconnaître !
Cheveux longs, barbe, c’est vrai qu’on ne le reconnaît pas au premier abord. D’ailleurs, Jérémie, jeune… C’est son fils et il a aussi les cheveux longs comme son père ! Jérémie avait gardé le physique qu’il avait sur son tournage précédent, la série « Carême » et devait les garder pour un autre film
Et Eric Carvaca, qui n’a pas un rôle particulièrement sympathique !
Pour les hommes de la famille, on voulait qu’ils ne soient pas caricaturaux, même s’ils le sont un peu mais on pouvait aussi pouvoir les racheter et typiquement, Eric a cette espèce de bonhomie sympathique…
Pas vraiment ! C’est une fausse bonhomie ! Il est même inquiétant par moments
Peut-être mais s’il n’avait pas eu ce côté un peu sympathique, c’aurait pu être vraiment insoutenable et presque pas crédible, qu’il ne soit pas un parfait salaud. C’est un type qui ne voit plus sa femme, qui n’y fait plus attention, qui est occupé par son boulot, par sa propre importance de régner en maître sur son entreprise et sa famille. Il est le produit de son milieu, persuadé d’avoir fait le bien de sa femme. Il ne se rend même pas compte qu’elle sombre.
Revenons un peu à vous. Il y a eu d’abord le théâtre et le journalisme avant de devenir réalisateur !
Durant quinze ans, j’ai été journaliste de théâtre. Peut-être rêvais-je déjà de cinéma mais sans trop me l’avouer et à un moment l’ai eu l’impression que de ne pas l’avoir fait rendait les choses impossibles. J’avais ce regret-là, d’avoir des potes qui l’avaient fait et que moi je ne me l’étais pas autorisé… Le théâtre est arrivé par hasard. Lorsque j’étais étudiant, pour gagner un peu ma vie, j’étai ouvreur dans un théâtre. J’avais un camarade de collège qui était aussi ouvreur et on a eu l’idée de créer un magazine gratuit distribué dans les théâtres parisiens. C’était un peu inconscient car, lorsque le premier numéro est sorti – après un an et demi à monter le truc – on a vu les spectateurs le lire. J’étais à la fois très heureux mais j’ai alors complètement paniqué car je me suis dit qu’après avoir bien ramé un an et demi pour sortir le premier, il allait falloir continuer tous les mois !
Mais ça a duré quinze ans ! Et le cinéma est enfin arrivé.

Propos recueillis par Jacques Brachet





