CANNES, PALAIS DES FESTIVALS
NUIT MA-GI-QUE !
MA-GI-QUE !
C’est le mot à retenir de cette soirée mythique sur la scène cannoise du palais des festivals. Susan Vega et Yves Simon sont deux présences fortes dont émane une grande douceur sur scène. Chacun, à sa manière nous a enchantés par leurs morceaux connus ou à redécouvrir aux accents poétiques, intimistes ou enflammés.
SUSAN VEGA ou la Voix de l’Ange
Silhouette noire parfois chapeautée de noir ou laissant ses mèches lui frôler le visage, Susan Vega est un bout de femme qui a du tempérament et une aisance incontestable sur scène. Son sens du rythme, le son acoustique de sa guitare font merveille, son guitariste Gerry Leonard la suit dans ses moindres envolées et leur osmose sublime l’interprétation des morceaux choisis,succès de ses divers albums, dont le dernier Beauty and Crime.
Elle a démarré avec Marlene on the wall, ballade aux légers accents country, Heroes est plus enflammé, elle y évoque les dying fields où meurent les combattants, suit Small blue things, petit bijou, ’I’m lost inside your pocket’, chante-t-elle dans cette superbe ballade qu’on a envie d’écouter en regardant un paysage d’automne par la fenêtre et c’est nous qui nous perdons dans les accents douloureux de la guitare qui gémit et sa voix suave.
D’autres ballades suivent, plus ou moins jazzy, intimistes ou remplies d’une émotion contenue; Caramel évoque ce que l’on désire et qu’on ne devrait pas convoiter, sur quoi Suzan Vega souligne avec humour que c’est toujours cela même qu’on désire !
Le I love you Frank and then they drank, extrait de la chanson sur les amours tumultueuses de Franck Sinatra et Ava Gardner est un exemple des petites formules qui émaillent les morceaux, pour New York is a woman : « To her, you’re just another guy ! », ou encore, « she’s every girl you’ve seen in a movie », « Pornographer’s dream », c’est le pornographe qui rêve d’une vie plus spirituelle… Avec la touche Vega, le quotidien new-yorkais s’invite à notre porte et les personnages nous livrent leurs petites confidences…
C’est aussi d’une telle simplicité ; avec quelques arrangements musicaux raffinés, la voix pure et caressante de la chanteuse nous donne l’ impression de flotter sur un nuage comme avec la belle et longue ballade Queen and the soldier et la mélodie si reconnaissable de Luka, son succès planétaire. On se laisse porter sans résistance par cette chanson lumineuse et inspirée ; on l’écoute lesyeux fermés.
Tom’s dinner, chantée a capella avec la salle qui entonne en écho finit de nous charmer, toutes ces mélodies tendres et fluides se faufilent dans nos oreilles pour ne plus nous quitter et nous bercer, on n’a pas envie que ça s’arrête !
Suzan Vega devrait se produire plus souvent, elle nous fait tant de bien !
YVES SIMON : A la rencontre de l’autre.
Classe, émotion et tendresse, voilà quelques mots pour résumer cet artiste hors norme dont le retour sur scène est un succès. Son passage aux Francofolies de La Rochelle en 2007 l’a convaincu de revenir se produire. Entre l’intimité du quotidien et des morceaux iconiques ancrés dans la mémoire collective, Yves Simon nous a offert un spectacle émouvant et flamboyant.
Dès le départ, l’ambiance est à la confidence, tous les morceaux sont précédés d’un petit préambule où le chanteur raconte des choses à son public. Le vibrant hommage du début est consacré à ses idoles, « ceux qui lui ont donné envie d’avoir envie, de faire sa vie » : Brassens, Gainsbourg, les Beatles, Bob Dylan. Suivent des anecdotes sur sa vie, ses sources d’inspiration, (il cite Proust, dans A la recherche du temps perdu : « choisir qui on veut aimer ») ses aventures, il confie, par exemple qu’il a vu la mer pour la première fois à Cannes à l’âge de seize ans en vacances avec des copains. Ses voyages (L’Amérique, le Japon, le Brésil) et les chansons suivent aussi, extraites de son magnifique dernier album : Rumeurs, ou d’albums précédents.
Métisse est une nouvelle chanson magnifique dédiée à sa compagne, au rythme comparable à celui d’Amazoniaque. Extraits : « Noire la sueur, blanche l’oppression », « les sanglots longs de la métisse », ou encore : « Un jour on oubliera qu’il y avait la banquise et le froid », extrait de Des oursons blancs dans mes bras où, en témoin averti de son temps, il évoque ses préoccupations écologiques. Puis, Le joueur d’accordéon « qui crève ses yeux sous le néon ». Les héros de Barbès rend hommage à la faune bigarrée de ce quartier de Paris.
La nostalgie est présente avec Les fontaines du casino où il évoque sa ville natale, Contrexeville, « Les embruns de ma jeunesse », « Aux fenêtres de ma vie », le temps qui passe, l’âge sont parmi se préoccupations, avec humour et autodérision, il avoue être plus près de Mick Jagger que de Vincent Delerm…
Arrivent ensuite les morceaux mythiques, tous magnifiques :’Amazoniaque, Diabolo Menthe, J’ai rêvé New York, Les Gauloises bleues, Cet enfant-là, Au pays des merveilles de Juliet. Tout le monde est debout et acclame le chanteur, quel plaisir de chanter avec lui ! Son style personnel a su s’imposer et l’on comprend à quel point sa contribution à la mémoire collective de sa génération est indélébile.
A la fin du spectacle, quelque chose de fort et de particulier se passe, Yves Simon, debout devant son public regarde les spectateurs droit dans les yeux, en pleine lumière, il a besoin de voir qui est en face, à qui il confie ses états d’âme, qui est venu l’écouter et l’ovationner.
On sent qu’il a besoin de ce contact authentique, il nous scrute avec toute son humanité et sa sensibilité. On a l’impression de quitter un ami, son concert est à son image : c’est une aventure qu’on partage, des moments d’intimité aux cris d’indignation en passant par le vague à l’âme. On a bien rêvé New York avec lui et le temps d’un concert, on avisité le pays des Merveilles.
Quel voyage !
Isabelle G
Entretien avec Yves Simon
Est-il vrai que la plupart des chansons de l’album Rumeurs a été composé dans votre cuisine ?
Oui, en fait la femme qui partage ma vie cuisine et moi je compose des chansons tandis qu’elle élabore des plats. Echange pour échange, nourriture contre musique, je commence mes morceaux à la guitare et elle cuisine. C’est d’ailleurs en grande partie pour elle que je remonte sur scène, c’est un souhait qu’elle avait de me voir devant mon public.
Croyez-vous plus au pouvoir poétique que politique ?
Oui, sans aucun doute, le pouvoir des mots écrits et chantés est bien plus fort que tous les discours que l’on peut faire. Une chanson surtout, même plus qu’un roman est associée à des épisodes particuliers de notre vie c’est un repère affectif. Un premier amour, le service militaire, une rencontre. La chanson Diabolo menthe est restée ancrée pour les femmes qui étaient des adolescentes lors de sa sortie.
Ce côté prédateur auprès de la gent féminine est toujours présent ?
Oui, j’assume mais avec l’âge et la maturité on est plus désireux de trouver un équilibre et les jeunes femmes se précipitent moins devant ma porte aussi… Les femmes sont plus mûres plus tôt en amour, il faut plus de temps aux hommes, je crois, pour parvenir à la fidélité ! Ma compagne actuelle et moi, avions eu une histoire il y a quelques années déjà, elle m’avait quitté puis nous nous sommes retrouvés en 2002 un peu esseulés. Ce parcours en commun a joué un rôle dans notre relation actuelle, nous avons atteint un équilibre.
Pourquoi être resté si longtemps loin de la scène ?
En 1977, je me suis arrêté car j’étais fatigué. J’avais fait une tournée en France, en Allemagne, au Japon. Je voulais m’arrêter pendant quelques temps et me reposer. J’avais aussi besoin de temps pour écrire.
Oui, vous en êtes à 12 livres et 12 albums !
Effectivement, l’écriture est une activité prenante. Puis, j’ai continué à reporter mon retour à la scène. Avec le temps les musiciens sont partis travailler avec d’autres artistes comme E Mitchell ou Jacques Higelin, ils ont besoin de vivre aussi !
C’était donc difficile de réunir une équipe de musiciens dispersée aux quatre coins. Il est difficile aussi de travailler avec d’autre musiciens différents de ceux avec lesquels vous avez crée une alchimie. Je remettais donc toujours à plus tard, je participais à des concerts acoustiques à l’étranger, je m’occupais de la présentation de mes ouvrages. Il y a eu le Prix Médicis en 91 avec « La dérive des Sentiments » J’ai fait une tentative de retour en 82 qui a avorté. Et voilà. C’est lors du retour de la journaliste Florence Aubenas qu’un concert auquel on m’avait demandé de participer m’a fait penser : Tiens, pourquoi pas un concert à l’Olympia salle que j’affectionne... L’accueil du public des Francofolies en 2007 m’a décidé.
Vos chansons se caractérisent par le « name dropping »…
Ah oui, c'est le initals B.B de la chanson de Serge Gainsbourg qui m’a donné l’idée de citer des noms connus dans mes chansons. Vincent Delerm ne s’en prive pas non plus (sourire). Mais dans J’ai rêvé New York je cite Jimmy Hendrix qui répond ironiquement à une interview « je viens de la planète Mars ». Je cite des interviewes, j’utilise toutes sortes de matériaux pour mes chansons je ne suis pas à l’origine de toutes les formules !
Vous êtes d’une rare curiosité intellectuelle, vous disiez que vous avez été couronné du prix Médicis en1991 pour « La dérive des sentiments « qu’est-ce qui a déclenché tout ça ?
Ma mère m’a fait découvrir Georges Brassens qui je pense est quelqu’un qui m’a donné envie d’écrire, de composer puis j’ai fait l’Idhec. Je voyais trois films par jour, nous étions 600 à présenter le concours et seuls 60 pouvaient réussir. Ce sont les rencontres avec les professeurs et les autres étudiants qui m’ont appris énormément. Oui, j’ai beaucoup appris de tous ces gens, j’ai pu rencontrer Godard… Ce qui me passionne c’est la transmission, les maîtres sont des relais, ils font passer les choses, ils nourrissent les esprits. D’ailleurs, dans une de mes dernières fictions Je voudrais tant revenir c’est le vieil homme qui donne les clés, qui guide un jeune garçon. Cette notion est déjà présente dans La dérive des sentiments. Il y a des rencontres importantes, des échanges qui vous transforment.
Par exemple, je pense à mon dernier album, l’idée d’un duo avec Angela Molina vient de Tony Gatlif « il fallait une fille qui ait du sang dans la bouche ». Je suis également en contact avec Michel Piccoli pour une pièce de théâtre mais la mise en place du projet est compliquée.
Donnez-vous une préférence à la musique ou à l’écriture ?
Pas de privilège, les deux sont aussi importantes pour moi. Ce que je trouve très dur à faire dans une chanson c’est de ramasser l’air du temps en un court instant, on ne peut qu’être en rapport avec le présent dans une chanson alors que le roman peut se passer à une époque différente. Je ne verrais pas une chanson sur la guerre 14-18 marcher maintenant. C’est un exercice difficile, un autre type d’écriture…
Où en êtres-vous de vos voyages ?
Je me rends au Brésil, au Mexique, au Japon. Récemment, je suis allée au Rwanda et malheureusement on ne peut oublier que les endroits où l’on séjourne sont d’anciens lieux de torture ou de massacre entre tusi et hutsis. J’ai témoigné dans "Libération" à ce sujet, puisqu’il est question de la condamnation de P.Péan, c’est un sujet épineux à l’heure actuelle… Donc, ce genre de voyage laisse le goût de la tragédie, malheureusement.
Saviez-vous que vous partageriez la scène avec Suzanne Véga ce soir ?
Non, mais j’en suis ravi. C’est une bonne surprise et une bonne idée de m’avoir associé à elle et c’est une voix, quelle voix !
Et sur scène tout va bien ?
Oui, je crois que je ne suis pas aussi mauvais que je le pensais et puis réaliser qu’on a un public qui vous aime c’est très fort. Je crois qu’avant l’accueil des Francofolies je n’avais pas conscience que c’était à ce point ! Cela fait du bien de partager du plaisir avec son public. Je me pensais traqueur mais finalement (sourire) je m’en sors assez bien.
Propos recueillis par Isabelle G |