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LE SERPENT : UN THRILLER QUI VOUS TIENT DEUX HEURES EN HALEINE

Le film est signé Eric Barbier qui a trouvé les deux comédiens idéaux pour ce « psycho-thriller » : Yvan Attal et Clovis Cornillac.
Si l’histoire est simple à raconter, en voyant le film, vous n’êtes pas au bout de vos surprises car elle s’embrouille à souhait et à tout moment un événement vient quelque peu dérouter le fil de l’histoire et l’assombrir.
Vincent, un photographe de mode (Yvan Attal) est en instance de divorce avec une épouse allemande qui veut garder leurs deux gosses et les emmener dans son pays. C’est alors qu’entre dans sa vie un « ami » d’école de Vincent, Plender, qui va faire basculer son histoire avec pour seul but de détruire l’homme, sa vie, sa famille. Il va peu à peu être aspiré par une spirale. Plender, quant à lui, est une espèce de bulldozer que rien ne peut arrêter, sur qui rien ne peut avoir prise et l’histoire va ainsi crescendo jusqu’au dénouement final. C’est un film à cent à l’heure avec des rebondissements en cascades et le face à face Attal-Cornillac est absolument fabuleux, le premier étant de plus en plus enserré dans une souricière, le second, psychopathe et machiavélique à souhait.
Un peu à la façon d’Hitchcock, le ton, l’angoisse, la peur vont crescendo et s’il y a quelques moment de violence celle-ci est surtout dans la tension soutenue de l’histoire qui s’alourdit au fur et à mesure et qui fait se demander si cet enfer, omniprésent, va prendre fin.
On sort exténué, éprouvé par ce grand, très grand film, efficace, maîtrisé avec maestria par un Eric Barbier au mieux de sa forme, deux comédiens hors pair, sans oublier un second rôle magnifique pour Pierre Richard, avocat à la vie souterraine, lâche et peureux mais qui, en finale, prendra ses responsabilités à bras le corps.
Rencontrer Barbier et Cornillac quelques heures après est comme un baume, même si l’on ne regarde plus le comédien de la même manière ! D’autant qu’ils sont fatigués par un voyage en avion tumultueux puisqu’ils ont mis des heures à décoller… Faute de personnel navigant !

Eric, vous dites ne pas aimer vos deux premiers films. Quelle différence y a-t-il donc entre celui-ci et les autres ?
J’ai vraiment travaillé sur une histoire avec un vrai aboutissement. C’est un film à suspense avec des rebondissements, il y a un travail de narration important qui déstabilise le spectateur. De plus, il y a eu peu de compromis par rapport à l’économie du film et ça c’est important. J’ai eu les acteurs que je voulais, la musique que j’aimais, j’ai pu réaliser un film de deux heures, tout cela est une vraie chance.

Quelle différence y a-t-il entre le roman et le film ?
Il y a une vraie mise en avant de l’histoire et une vraie dynamique de la dramaturgie qu’il n’y avait peut-être pas dans le roman de Ted Lewis. Dans le film, il y avait une machine à détruire et un parfait salaud, un fond littéraire formidable avec un héros et son antagoniste, une vengeance pure et dure, mais au cinéma le thriller est régi par des codes et si la vengeance reste terrifiante, les personnages ont leur zone d’ombre et sont plus complexes. Il faut que le spectateur puisse s’identifier au héros qui est à la fois sympathique mais aussi amoral, un peu lâche… Ce qu’il a fait, on l’a tous fait un jour sous différentes formes et donc on peut s’identifier à lui…

Pourquoi avoir choisi Clovis Cornillac ?
Clovis est un comédien impressionnant tant sa palette est large. On l’a vu dans beaucoup de rôles très différents qu’il endosse avec une apparente facilité. Physiquement, il se dégage de lui une grande force et d’un regard, il peut être aussi bien charmeur que terrifiant. J’avais besoin d’un visage d’enfant aux yeux transparents qui joue sur l’ambiguïté de la joie, de l’humour et de l’humilité qu’il a subie et qui reste en lui. Ce comportement paradoxal pour moi c’était une évidence chez Clovis.

Clovis, c’est un rôle très dur, très violent, à la fois très intériorisé et très physique, comment y entre-t-on ?
D’abord en essayant de comprendre le processus qui l’a amené là car c’est un enchaînement de drames qui font qu’il est devenu ce qu’il est. Sans lui trouver des excuses pour ce qu’il fait, je peux arriver à le comprendre. Il y eu ainsi des flashes d’empathie entre lui et moi car ce n’est pas aussi simple que ça : d’un côté un gentil, de l’autre un méchant. Ce n’est pas « juste » un méchant pur et dur comme on voit chez James Bond ou dans une BD. Je prends donc en moi le mal qu’on lui a fait et je joue avec ça.

On va vous voir autrement aujourd’hui !
Et tant mieux car si on vient voir un thriller, on vient pour se faire peur. Dans la tête du public c’est : « Fais-moi du bien en me faisant du mal » ! Le méchant ne doit pas être ennuyeux. A chaque séquence le public doit se dire : « Il ne va pas le faire »… et il le fait et alors le public est heureux… Je crois qu’il est vraiment comme ça, le public ! Et donc, jouer ce type de rôle est assez jubilatoire.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus : votre rôle ou l’histoire en elle-même ?
J’ai beaucoup évolué à ce sujet. Lorsque j’étais moins connu, je m’intéressais d’abord à « mon » rôle. Mais aujourd’hui que je suis plus gâté par les propositions, ce qui m’intéresse surtout c’est l’histoire.

Eric, le tournage a dû être éprouvant ?
C’est vrai, ça a été un tournage assez difficile car on a beaucoup tourné, on a recommencé souvent des plans, il y a eu beaucoup de dépassements d’heures de tournages avec des scènes de nuit en plein hiver (J’en remercie beaucoup la production qui m’a suivie !) mais d’un autre côté, ces conditions difficiles, les acteurs s’en sont servis de différentes manières…
Clovis :
J’avoue avoir été un peu la cause de ces dépassements car j’étais coincé entre deux films et je n’avais que sept semaines au lieu de neuf pour tourner. Donc, quand j’étais là, on tournait à plein rendement et comme en plus, je suis un « sympathique chieur » on recommençait souvent car je savais qu’après je n’aurais plus le temps.
Eric :
En plus, j’avais deux comédiens formidables mais qui ne fonctionnent pas du tout de la même manière, ce qui a d’ailleurs enrichi le film : Clovis joue à l’américaine. Il est très intuitif et voit très vite ce qu’il va faire, comment il va jouer. Yvan, lui, doit rechercher en lui des choses qui vont lui permettre de jouer la scène avec des références vécues et il joue sur l’instant.
Clovis : Moi, jamais ! Si je pleure, c’est une scène que j’ai pensée, que je joue et ce n’est pas ma vie. Je fais la part des choses, je construis mon personnage, je vois la scène comme un reportage et je la transcende et c’est là que je touche au plus juste. J’aime Balzac pour cela : il décrit génialement le comportement humain avec une justesse formidable mais aussi avec dans la tête que ce n’est que de la littérature. Que le personnage existe ou pas ne m’intéresse pas, c’est une parabole et je tente de sublimer le personnage. J’ai toujours travaillé comme ça. Prenez Hamlet, Lorenzaccio, ce sont des personnages sublimes mais juste pas possibles… Mais on est tous des Hamlet potentiels ! La vie n’est jamais ce qu’on en attend donc un acteur doit être totalement libre dans l’imaginaire.

Eric, votre scénario est-il très écrit et irrémédiablement écrit ?
Pour un thriller c’est une obligation. Je n’arrive pas le matin en me disant : « Tiens, on pourrait faire ça ou ça… on va voir ». C’est tout vu d’avance mais c’est vrai que la personnalité des comédiens, leur façon d’appréhender leur personnage ou une scène amène quelquefois des surprises et donc, permet d’aller plus loin qu’on ne l’imaginait.
Clovis : De temps en temps, j’aime proposer quelque chose. Mais je propose et le réalisateur et le monteur disposent et c’est à eux que revient le dernier choix. D’ailleurs, je ne vais jamais voir les rushes car le personnage ne m’appartient plus. Et puis, il faut que je continue à croire que je suis le personnage. Si je commence à regarder mon image, tout risque d’être faussé.

Et croyez-moi sur parole, là, rien n’est faussé ! On entre de plain pied dans un monde de folie, d’absurdité, de violence inouï et, quoiqu’en dise Cornillac, on se prend à penser qu’un tel personnage peut exister et qu’on peut devenir sa victime.
De quoi avoir le frisson dans le dos !

Jacques BRACHET

© 2005 Evasion Mag