GERARD JUGNOT : UN FILM EN ROSE ET NOIR

Un couturier totalement folle, Pic St Loup (G Jugnot) encadré de son « nez (juif !) » et de son coiffeur, aussi folles que lui, Myosothis et Sergio (Stéphane Debac et Patrick Haudecoeur). Castaing, son secrétaire et néanmoins frère de lait soumis, servile mais traître (Bernard Le Coq), un couturier brun ténébreux arabe du doux nom de Flocon, se transformant en blond normand (Assaad Bouab), Amalia, une servante soumise au sang arabe qui se transformera en guerrière (Saïda Jawad), Poveda un grand d’Espagne, grand maître de l’Inquisition mais tordu, dépravé, détraqué et néanmoins raciste et xénophobe au plus haut point (Juan Diego)…
Tout ce petit monde se retrouve autour d’une « folle histoire » réalisée par Gérard Jugnot et écrite par Philippe Lopes Curval, deux complices qui travaillent à quatre mains…
Nous voilà donc – les voilà donc - dans l’Espagne catholique intégriste de l’époque du roi Henri III de France, ce dernier offrant un neveu de 15 ans en mariage à la fille de ce grand d’Espagne, moche et vierge. Et tout cet aréopage accompagne Frédéric (Raphaël Boshart) vers sa promise à qui l’on doit réaliser la robe de mariée. C’est compter sans Castaing , décidé à mettre une bombe sous la robe de la mariée afin de venger les Protestants dont il est.
Avec tout cela, notre ami Jugnot nous concocte un film digne des plus grands succès de Gérard Oury avec, en plus, une belle humanité et une grande réflexion sur la tolérance.
Car ce n’est pas qu’un film comique, c’est aussi un grand film d’aventure dans des décors somptueux et des costumes sublimes.
Un film très abouti, très surprenant, dont on peut lire plusieurs lectures.
Un film très familial sans une once de vulgarité avec de beaux moments lyriques, une scène de défilé de mode qui restera un moment d’anthologie et un discours dit par Jugnot sur la dignité et la liberté de l’Homme, la magnanimité des Dieux quels qu’ils soient et la tolérance qui vous vous apporte une énorme bouffée d’émotion.
Bref, vous aurez compris qu’on a particulièrement aimé ce film, interprété, de plus, par un groupe de comédiens magnifiques, une vraie troupe avec une grande cohésion, comme les aime l’ami Jugnot.
Jugnot que l’on rencontre au sortir du film, avec sa compagne, Saïda Jawad qui apporte dans celui-ci sa lumineuse beauté, sa douceur… celle-ci n’étant qu’apparente et qui n’attend qu’une étincelle pour se transformer en tornade !
Gérard Jugnot, ce film est très drôle, très incisif car vous parlez de choses graves avec beaucoup de dérision…
Pour moi, ce n’est pas que de la dérision, c’est… un médicament ! Je suis naturellement attiré par les choses graves, je traîne avec moi une vieille mélancolie, j’ai tendance à voir le côté noir des choses alors j’essaie de les peindre et de les dépeindre… en rose ! D’où le titre du film !
Je pense traiter tous mes sujets avec un humour qui n’est pas agressif mais il est vrai que j’ai de la peine à me réfréner et que je peux quelquefois déborder. Mais ce film me ressemble et je crois que les gens qui me connaissent m’y retrouvent.
Là, mon personnage et une star vieillissante. Il est égocentrique, personnel, capricieux, manque de générosité car il est centré sur sa propre personne et ce voyage sera peut-être un peu un voyage initiatique qui l’ouvrira sur les autres, lui donnera une humanité et le fera devenir un être plus normal qui se rendra compte qu’il ne vit pas tout seul et n’est pas le centre du monde.
Le sujet est on ne peut plus d’actualité puisqu’il traite d’intégrisme, de religion, de racisme, d’homophobie…
Oui et ce qui est incroyable c’est que vous pouvez remonter l’Histoire et que ce sont toujours des sujets brûlants d’actualité. L’Histoire n’a toujours fait que se répéter, que bégayer. Si j’ai choisi cette époque de l’Inquisition, des guerres de religion, c’est d’abord parce que c’est un point culminant de l’atrocité de l’Histoire mais aussi que, la projetant dans le passé, je peux offrir une histoire plus universelle, plus colorée, y ajouter aventure et amour, en un mot, charger la barque pour en faire une vraie comédie, même si, par moments, c’est quelque peu exagéré. Je voulais que ce soit et que ça reste aussi un vrai spectacle. Pour moi, le cinéma c’est la vie… en mieux !
Il y a un aphorisme que j’adore… et qui est de moi : « le rire c’est comme un essuie-glace : si ça n’arrête pas la pluie ça permet d’avancer ! »… C’est joli, non ?!
Un film historique, en costumes, en Espagne… Vous avez accumulé les difficultés !
C’est vrai mais l’Espagne est un pays que j’aime et j’avais à un moment l’intention de faire un « Astérix » en Espagne. Ca ne s’est pas fait et c’est peut-être mieux, mais j’avais déjà commencé quelques repérages et j’avais découvert des paysages magnifiques, des lieux à tomber par terre et j’avais donc très envie d’y tourner. C’est vrai qu’un projet en costumes et hors de France est toujours difficile à monter et puis je pense que le film est un peu bizarre, peu banal, surtout lorsqu’on le donne à lire, il y a des scènes difficiles et spectaculaires à tourner, des bagarres, des poursuites… Tout ça est long à tourner et il faut arriver à convaincre les producteurs… Mais bon, lorsque l’envie est là, il faut savoir être persuasif.
Comment travaillez-vous avec Philippe Lopes-Curval ?
C’est le sixième film que nous écrivons ensemble, nous avons une grande complicité, nous sommes très vite sur la même longueur d’onde. D’abord nous abordons le sujet, nous en parlons beaucoup, chacun apporte ses idées, sa documentation… On avance peu à peu et puis je le laisse écrire. Au fur et à mesure je corrige, j’apporte une modification, je remodèle. Il écrit tout car c’est un fou d’écriture ! Mais une fois le scénario écrit, il peut encore changer au cours du tournage parce qu’on découvre un lieu, qu’une idée arrive. Après quoi il y a encore le montage où l’on peut raccourcir ou enlever une scène… Jusqu’à sa sortie, le film est en perpétuel changement.
Si je vous dis que vous êtes la relève d’un Gérard Oury ?
Ca me fait plaisir… On est aussi venu me dire que j’étais très « Voltairien » !
Pourtant je suis plus particulièrement inspiré par les films de Richard Lester, avec ce mélange de burlesque et de drame, de comédie et d’aventure… J’adore « Les trois mousquetaires », « La rose et la flèche »…

SAÏDA JAWAD
Dans ce film, elle irradie d’un sourire, dans ce personnage de jeune servante au sang arabe, humiliée par sa maîtresse et soumise quoique d’une rage contenue.
Avec la venue de ces Français colorés, dont Flocon, derrière le masque de « blond normand » duquel, elle a tout de suite reconnu un Maure, l’amour va entrer dans sa vie (Attention, lui dit-elle, je suis comme le lierre : je m’attache) et va lui donner force, courage et énergie pour briser son joug.
Cette « Ch’ti de sang marocain » est en train de faire son trou dans le spectacle avec déjà plusieurs films à son actif et un spectacle qu’elle a écrit et joué au Splendid « Monsieur Accordéon » et nombre de projets qui vont la mettre dans les lumières des projecteurs.
L’on retrouve ce sourire magnifique de Saïda Jawad, qui illumine le film et une belle volonté de s’accrocher, non pas au lierre, non pas à Jugnot (quoique…) son compagnon mais à ce métier qu’elle aime : comédienne.
Au fond, le personnage d’Amalia lui ressemble un peu « quelque part ». Elle rit lorsqu’on le lui dit :
« C’est vrai, c’est à la fois moi et pas moi car Amalia est au départ une femme rigide, figée qui va se révéler et sortir d’elle-même grâce à l’amour et à son envie de liberté…
- C’est un petit Robin des Bois qui laisse parler sa nature, coupe Jugnot !
- Je ne suis pas soumise mais je suis réservée, quelquefois je doute de moi mais la passion, l’envie peuvent me donner des ailes et beaucoup d’énergie pour réaliser mes rêves, mes envies.
Alors, ces projets, c’est quoi ?
J’ai tourné pour M6 « L’internat » qui devrait passer fin octobre, je vais tourner la suite de « Aïcha » avec Yamina Benguigui et Sofia Essaïdi, puis un film en Algérie, j’ai aussi un projet avec Gérard et je viens d’écrire un scénario qui sera tourné en juin pour France 3, intitulé « Tout est bon dans le cochon »…Car j’ai découvert la passion d’écrire et je ne vais pas m’en priver !
Saïda, si vous deviez brosser un portrait de Gérard Jugnot ?
C’est un être complexe car il est assez pessimiste et souvent stressé, il doute beaucoup et n’est pas toujours l’homme jovial qu’il veut montrer. Attention : il n’est ni triste, ni ennuyeux mais il est assez secret, a beaucoup d’interrogations. Il est grave, réfléchit beaucoup et d’ailleurs, ça m’a donné l’idée de lui écrire un rôle, « Albert » un être d’une grande humanité, qui avance avec douceur mais qui va se surpasser, aller au-delà de son questionnement. Un mal de vivre qui sera guéri par la vie elle-même. Un rôle assez grave donc, assez différent de ce qu’il joue, même si aujourd’hui on commence à lui proposer des rôles plus profonds…
- C’est la rançon de l’âge – dit-il en riant – mais je crois avoir un pessimisme de protection : je ne me fais jamais d’illusions, de joie ou de satisfactions à l’avance et si ça marche ça me rend heureux. La différence entre Saïda et moi c’est qu’elle veut manger le monde et moi, aujourd’hui… je le digère !
Alors justement Gérard, comment voyez-vous Saïda ?
Belle… Ca c’est incontestable ! Elle est vraie, elle a une volonté incroyable et entre nous finalement, si je représente le noir, elle c’est évidemment le rose ! Elle est énergique, optimiste, elle sait calmer mes peurs et elle voit toujours – au contraire de moi – le côté positif des choses. Elle est pour moi un besoin vital, qui me rassure…
J’ai besoin de m’entourer de gens roses !"
Beau duo de cinéma, beau couple « à la ville comme à la scène », deux couleurs – presque Stendhaliennes ! - qui vont très bien ensemble, Gérad Jugnot et Saïda Jawad nous ont fait passer un merveilleux moment de folie sur écran, de charme lors de cette rencontre après la pluie alors qu’un soleil radieux leur servait de décor.
Jacques Brachet |