PATRICK POIVEY... LA VOIX DES AUTRES
Cheveux grisonnants, regard bleu horizon…
Patrice Poivey a vraiment une "gueule" de comédien de cinéma… Et pourtant…
Pourtant, sa voix est plus connue que son physique, malgré plus de vingt ans de théâtre.
On l’entend au cinéma et la télévision sur des pubs, car il a une voix grave, ample superbe… qui a su donner l’envie à nombre de producteurs à l’utiliser.
A tel point qu’aujourd’hui, lorsque vous entendez la voix française de Bruce Willis, de Kenneth Brannagh, Tom Cruise, Don Johnson, vous ne pouvez imaginer que c’est ce comédien français qui les double…
Car, outre ce métier de comédien, Patrick Poivey est doubleur de voix… A ne pas confondre avec doublure qui est simplement physique et visuelle !
De passage à Toulon, avec arrêt au Pathé Liberté, quel plaisir de rencontrer cet artiste sympathique, drôle, volubile, nous raconter cette histoire hors du commun qui est la sienne.
« Au départ, je suis comédien de théâtre et lorsqu’on fait ce métier, on n’est pris que le soir, on est libre dans la journée… et on s’emmerde !
Car si l’on joue le soir, difficile de tourner un film dans la journée à l’autre bout de la France !
Alors, comment en arrive-t-on à la post-synchronisation ?
Par hasard et par chance !
Je jouais au théâtre avec Paul Meurisse et à cette époque, lorsqu’une pièce marchait, c’était pour trois ans. Je jouais donc avec lui « Le directeur de l’Opéra » de Jean Anouilh et un jour, voyant que je ne savais quoi faire de mes journées, il me dit, avec cette prestance, cette voix, cette faconde qui n’appartenant qu’à lui : « Savez-vous ce qu’est la post-synchronisation ? On cherche des voix, pourquoi n’iriez-vous pas ?
Je me retrouve alors dans un studio avec Richard Hentz, le responsable de la synchro, sur un film de Ken Russel « Les nuits de China Blue ». Celui-ci me fait faire un essai sur un petit rôle. Je me retrouve avec Dominique Paturel, avec lequel j’ai joué, qui me donne des conseils… et ça marche !
Vous n’avez plus arrêté ?
Jamais… Richard Hentz a été satisfait de ma prestation et a été le déclencheur de ce boulot. J’avais 28 ans et je n’ai jamais arrêté. C’est comme ça que j’ai été amené à doubler Bruce Willis sur la série TV « Clair de Lune » et que je suis devenu sa doublure voix officielle.
Comment entre-t-on dans la voix d’un acteur ?
D’abord, la personnalité de l’acteur s’impose à vous. Il suffit de le regarder bouger, de l’entendre parler .Après, involontairement, vous changez de ton, de timbre de voix et j’ai même le droit de pouvoir «abîmer » sa voix !
Comment réagissent les comédiens lorsqu’ils vous entendent ?
Ils réagissent très peu car il s’en foutent un peu de la voix qu’ils peuvent avoir en France ! Il y a Bruce Willis qui réagit bien car il aime la France, il y vient souvent et il est très heureux de sa voix française ! Il a aussi de la mémoire et il sait qui je suis ! (Il vient de le doubler pour son dernier film qui sort dans quelques semaines et qui s’intitulera « TopCops » ou « Cop Out »)
Kenneth Brannagh aussi aime sa voix française. Je me souviens d’un travail de Titan que nous avons fait sur son film « Beaucoup de bruit pour rien ». Lorsque j’ai écouté la V.O je me suis dits que c’était un pur diamant et qu’il ne fallait pas la doubler. Mais comme il voulait que la langue de Shakespeare soit écoutée en français, nous avons travaillé 7 mois sur la post-synchronisation… Un travail d’orfèvre ! C’est un de mes plus beaux souvenirs.
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Vous faites donc partie de ces voix qui sont indissociables d’un comédien. Lorsque, pour des raisons diverses, la voix du comédien change, est-ce que ça peut avoir des répercussions sur le succès d’un film ?
Effectivement. Je vous donnerai en exemple la voix de Clint Eastwood qui est Jean-Claude Michel. Pour des raisons politiques, on l’a évincé et ce n’est pas lui qui a fait la voix de Clint dans « Sur la route de Madison » qui était un film magnifique. A cause de ça, le film n’a pas marché en France !
Vit-on confortablement de ce métier ?
Non, je vis de mon métier, c’est tout. Je suis un intermittent du spectacle et j’ai la chance de vivre de ce métier en étant à la fois comédien et « la voix qui double ». Aujourd’hui c’est déjà un luxe !
Doublez-vous aussi des dessins animés ?
Oui, je viens de faire « Mission G » des studios Disney, entre autres, le nouveau DA en 3 D où je suis le chef abruti !
C’est plus intéressant les dessins animés ?
C’est très jouissif car on crée vraiment la voix du personnage, on crée sa personnalité et on peut y imprimer la voix que l’on ressent. C’est un bel exercice !
Aujourd’hui, beaucoup de stars sont appelées à doubler…
Hélas oui, elle nous bouffent notre pain. Sans compter que dans les films, aujourd’hui, il y a beaucoup moins de seconds rôles, il n’y a plus que des stars et du coup, on prend des stars pour faire leurs voix !
Etes-vous frustré de n’être surtout connu que comme voix de...?
Non, je me dis que j’ai une chance insolente d’avoir toujours pu vivre de mon métier, sur scène ou derrière une caméra. J’ai, de plus, une femme fabuleuse qui a pu supporter mon métier avec ses hauts et ses bas, de même que mes enfants. De plus, j’ai pu rencontrer des gens formidables de talent et de gentillesse et qui m’ont permis de m’exprimer.
Aimeriez-vous transmettre ce métier ?
Surtout pas ! En parler oui, c’est tout. Je crois d’abord qu’en matière d’art dramatique, personne ne peut transmettre quoi que ce soit. Tous ceux qui donnent des cours sont des voyous qui ne font que vendre de l’espoir dans un métier où, il faut le savoir, il y a 25.000 comédiens et 1500 qui en vivent bien. Le reste ce sont des Rmistes ou des clodos. On peut apprendre une technique, mais il faut aussi le talent et la chance… Et ça, ça devient rare.
Je ne conseillerai jamais à un jeune de tenter ce métier. »
Propos recueillis par Jacques Brachet |