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LA SEYNE-SUR-MER
JAZZ AU FORT NAPOLEON... 30 ANS !

30 ans de jazz ! C’est en 1978 que Robert Bonaccorsi commença à programmer du jazz à La Seyne sur Mer, et c’est en 1985 que le festival s’est installé dans l’enceinte de ce Fort Napoléon si douillet, à l’acoustique parfaite, où les habitués ont tant de plaisir à se retrouver chaque année. Tant de lieux de guerre sont devenus des lieux d’art qu’il ne faut pas désespérer de l’humanité.
Pour le lancement du navire trentenaire le 25 juillet dernier, trois concerts:
-André Jaume solo sur des pièces de Jimmy Giuffre. Un bel hymne au disparu et aussi à Johnny Griffin qui venait de nous quitter sans laisser d’adresse. Un cri d’amour lancé dans la nuit et qui touche au cœur.
-Nicolas Folmer Quartet  avec Alfio Otiglio (p), Jérôme Regard (b), Roger Biwandu (dm) dans un répertoire essentiellement basé sur la relecture d’airs célèbres de Michel Legrand. Répertoire qui sied parfaitement à ce groupe clair, axé sur la mélodie, et d’une mise en place parfaite. Folmer (tp) s’est surpassé sur un thème de Wayne Shorter.
-Fin de soirée avec Freddie Redd, un pianiste de 80 ans, qui est aussi un compositeur remarqué, peu connu à cause d’une carrière à éclipses. Il y a pas mal de Monk et de Powell en lui, comme en a témoigné son émouvant « ‘Round About Midnight ». Et quelle attaque de la note, jointe à un modèle de phrasé..
Il nous offre la Great Black Music avec les fantastiques Reggie Johnson, la tête immuablement penchée sur sa basse, Doug Sides, fabuleux de swing et de groove, avec un solo inoubliable sur la charleston, et Jessie Davis, monolithe inspiré, d’un lyrisme à fendre le coeur. Cette musique est la quintessence du jazz. Pas d’effets, du swing, de la mélodie, et un feeling qui vient des origines.
Le 26 se présente: Kartet composé de Benoît Delbecq (p), Guillaume Orti (s), Hubert Dupont (b) et Chander Sardjoe (dm). Magnifique et réjouissant quartette qui a fait un travail de fond d’écriture pour sortir des sentiers battus, et produit un jazz d’ensemble très personnel et captivant.
-Puis les Frères Moutin : François (b) et Louis (dm), avec au piano le fin et délicat Pierre de Bethmann, et Rick Margitza, saxophniste qui vient de Steps Ahead et Miles entre autres, un Michael Brecker en moins violent. Belle prestation, peut-être un peu longue parce que les morceaux sont bâtis trop à l’identique.
Le 27 on retrouve Daniel Humair en grande élégance derrière sa batterie avec laquelle il tisse un tapis rythmique rutilant qui crée des nappes façon orgue, aidé en cela par l’extraordinaire jeu véloce de basse de Bruno Chevillon pour pousser dans leurs derniers retranchements les deux ténors, Tony Malaby le prince des nuées, et André Jaume l’Albatros du son, heureux dans la confrontation et le partage. Un de ces concerts qu’on n’oublie pas.
Le 28, prestation des « Mécanos Sonores » de Philippe Gareil (b) avec Philippe Deschepper (g), Tom Gareil (vib), Daniel Malavergne (tba) et Samuel Silvant (dm) pour une musique personnelle, à la fois très écrite et très libre, dans une mise en place impeccable, avec un tubiste qui met le feu aux poudres. Il y souffle parfois un esprit Albert Ayler des plus prenant.
-Ensuite vint le rare Pete La Roca en chair et en batterie avec une autre légende, le pianiste Kirk Lightsey qui s’est taillé la part du lion, Darryl Hall, solide à la contrebasse, et Lew Tabackin, avec un son de flûte qui n’appartient qu’à lui, moins personnel au ténor, mais rentre-dedans et lyrique.
Le 29 José Caparros présentait un répertoire reposant sur les années Blue Note 50/60 joué avec swing, groove et feeling, avec l’excellent pianiste Ahmet Gülbay, les solides frères Le-van : Chris (b) et Philippe (dm), pour une rythmique béton, qui poussait le leader en belle musique à la trompette, et Hervé Meschinet aussi chauffant et décapant au sax qu’à la flûte.

-Suivaient, pour un art consommé du trio, George Garzone, sax ténor profond avec un son puissant et chaud, un phrasé où chaque note apparaît dans sa plénitude au service d’une inspiration inextinguible, un contrebassiste, Polino Dalla Porta avec les mêmes qualités, époustouflant de subtilités à l’archet, et un batteur en acier trempé, Manu Roche. C’est un contrepoint perpétuel avec des solos qui naissent dans l’échange entre les trois musiciens.
Le 30 apparaissait David Murray tel un dieu dans son costume blanc avec pour symboles du pouvoir musical, un ténor et une clarinette basse, instruments sur lesquels il coiffe la scène du jazz actuel, accompagné d’un batteur surmultiplié, Hamid Drake, d’un bassiste, Jaribu Shahid, qui cisèle les harmonies, et d’un Pianiste, Lafayette Gilchrist, présent sur tous les sons . Cette rythmique de rêve propulse David dans un jazz pur et dur qui chante et qui swingue, touche au cœur et à la tête, et vous fait dire que quand même, quand le jazz est joué par ces gens-là, on oublie tous les rabâcheurs qui tentent de nous en faire accroire.
Le 31, venus pour nous régaler, François Méchali (b) avec Éric Seva (s) et André Charlier (dm). C’est le trio « Répertoire » pour un jazz de chambre d’une délicatesse et d’une subtilité provocantes. Le batteur se révèle un coloriste fin, le saxophoniste peaufine des phrases raffinées, à la fois fragiles et fortes, et le bassiste enveloppe le tout dans la dentelle d’un jazz qui rend léger et heureux.
-Les suivaient le puissant et raffiné Christian Brazier, dont la contrebasse sonne comme un orchestre, avec deux de ses compères habituels Philippe Renault, tromboniste incendiaire, et Thierry Maucci, saxophoniste au lyrisme puissant. Ils avaient invité Steve Potts, saxophoniste tourbillonnant, improvisateur phénoménal, et John Betsch, batteur du son et des couleurs qui propulsait le quintette dans un swing ravageur. L’écriture de Brazier sait allier des mélodies venues parfois du fond celtique à des cadences qui se fondent dans une expression libre. Un concert riche et dense, beau, qui donne envie de voir ce quintette perdurer.
Le concert de clôture s’est tenu le 1° août « hors les murs », à Châteauvallon, amphithéâtre comble, lieu mythique du jazz pour son célèbre festival du début des années 70. Il était assuré par un géant de la guitare, Mike Stern, avec les Yellowjackets pour leur dernier concert de la tournée et leur seule date en France. Ce sont des musiciens brillantissimes, qui jouent plus vite que l’électricité, frisant, tel le batteur Marcus Baylor, l’exploit sportif. On se retrouve devant un jazz-rock années 70 (McLaughling, Weather Report…), joué sans failles, dans une perfection ravageuse, avec un enthousiasme contagieux, mais on a envie de leur dire : Faites moins de notes et plus de musique. Heureusement Bob Mintzer, au sax, sauve un peu la part jazz.

Les à-côtés du festival :
Pour fêter ses 30 ans de jazz, Robert Bonaccorsi a demandé à 30 artistes une œuvre en rapport avec le jazz, œuvres exposées et reprises dans un livre très bien mis en page, et qui retrace succinctement les débuts de cette belle aventure. On pouvait également admirer les photos de Zarcate et celles d’Héloïse Fricout pour un regard sur le festival 2007, ainsi que les pochettes LP de la collection Jean-Paul Ricard : cette année Jimmy Giuffre, musicien aux liens d’amitié avec ce festival, et qui venait de nous quitter.
Et toujours, dans la cour, la restauration sympathique de Jacqueline Herrero. Le disquaire-libraire jazz-hoc pour y trouver des perles rares. Et les concerts d’après minuit, jusqu’à l’aube, assurés par Ahmet Gülbay (p), Christophe Le-Van (b), Phil Le-Van (dm), José Caparros (tp) et Jean-Michel Proust (s) du 25 au 27, puis Hervé Meschinet (s, fl) du 28 au 31.
De par sa convivialité, sa bonne franquette, sa décontraction, le charme du lieu, sa petite taille, la philosophie qui préside au choix des musiciens, ce festival est le plus sympathique, le plus plaisant, le plus roboratif de tous ceux que j’ai fréquentés en France, et l’on n’y entend que du jazz !

Serge Baudot

© 2008 Evasion Mag