FREDERIC MITTERRAND, HÔTE DU 44ème MIDEM A CANNES
Osons le dire, depuis Jack Lang, nous n’avions pas eu un ministre aussi attentionné sur la Culture en général, sur la musique en particulier car lui, enfin, sait de quoi il parle, son beau parcours l’ayant prouvé de décennies en décennies. Quand à rester une journée pour parler, rencontrer, discuter, découvrir des spectacles, de mémoire de journaliste, ça n’était arrivé que très, très, très rarement.
Ce que je lui dis, le fait sourire et seulement relever… « sans commentaire ! »
L’homme est charmant, loquace, d’une grande simplicité, possède beaucoup d’humour et est très proche des gens. J’avais eu l’occasion de l’interviewer à plusieurs reprises et j’avais toujours été subjugué par son immense culture et son extrême simplicité par rapport à tout cela.
Aujourd’hui, rien n’est changé, hormis qu’on ne l’appelle plus « Frédéric » mais « Monsieur le Ministre » !
Ce qui ne l’empêche pas de rire de lui-même : « Vous avez vu ? Avec ce bras en écharpe sous mon gilet, je ressemble à Polichinelle ! Sans compter que j’ai encore trois mois de rééducation…avant de me casser le second bras ! »
Depuis la veille, il n’a pas arrêté : inauguration, visite entière des stands, déjeuner, remise des médailles, concert…. Et il reste d’une grande sérénité, d’une belle patience. On sent qu’il aime ce qu’il fait.

« Lorsque je vois une soirée comme les NRJ Music Awards, je remarque que c’est ce genre de soirée qui donnent un enthousiasme et un désir d’aller vers la musique. Le grand concert que j’ai favorisé demain soir (Le 25 janvier ndlr) et dont les bénéfices iront aux sinistrés de Haïti, où artistes nationaux et internationaux se mêlent pour une belle cause, me fait penser qu’il est évident que les artistes se doivent de faire cela plus souvent, que ce soit pour une circonstance festive ou dramatique et que les télévisions devraient y penser plus souvent. Et il est vrai qu’il y a peu d’émissions de ce genre, hormis « Taratata » aujourd’hui. Et peu de moments et de lieux où se rencontrent les musiques internationales.
Vous connaissiez plus ce palais pour le cinéma que pour la musique !
Bien entendu, d’autant qu’il est mondialement connu pour son cinéma, ses stars, son engagement en faveur d’un cinéma de qualité. Mais je le découvre aujourd’hui autrement car le MIDEM tient aussi une place importante et j’en vois ici la richesse comme cette musique venue d’Afrique du Sud que j’approfondie un peu plus puisqu’elle y est mise en lumière cette année. Et je la découvre avec Mme Lulama Xingwana, qui est mon homologue de ce pays.
Où en est la musique aujourd’hui en France ?
Elle est en grande difficulté. Avant de venir à Cannes, je suis entré dans un grand magasin de disque parisien et j’ai eu une impression très morose d’une atmosphère mélancolique mais aussi avec un sentiment qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il faut inverser le sens des choses et je vais m’y atteler. Je sais que c’est un travail énorme mais lorsqu’on a touché le fond de la piscine, comme disait Adjani, il faut pouvoir remonter.
Y a-t-il des solutions ?
Je l’espère. Je le pense. Cette année encore nous accusons une baisse du chiffre d’affaires. Il faut savoir que depuis 2003, la baisse cumulée est de 55% et que peu de secteurs industriels connaissent une telle baisse de croissance. C’est un immense tsunami et il est essentiel de très vite y résister et d’y remédier, sans cela, il n’y aura plus de création possible, il y aura de moins en moins d’artistes, plus de nouvelles musiques. Sans compter que je vais tout faire pour que notre musique s’exporte…
En faisant quoi ?
Déjà, depuis la création du Bureau Export de la Musique Française, on va pouvoir valoriser notre musique. Un autre signe prometteur est le chargement de titres sur Internet qui a progressé cette année de 50%. Mais il y a encore beaucoup de travail lorsqu’on voit que la part de marché du numérique reste autour de 15% alors qu’elle atteint 40% aux Etats-Unis.
J’ai donc pris à bras le corps le problème de l’offre légale sur Internet. Ce qui ne veut pas dire qu’on va partir à la chasse au pirates, ce qui est assez caricatural, mais qu’il faut trouver une manière de prendre en compte les nouvelles technologies tout en respectant les droits d’auteur.
C’est le but de la mission « Création et Internet » que vous avez créée ?
Effectivement, et que j’ai confiée à trois grands professionnels : Patrick Zelnik, Jacques Toubon, Guillaume Cerutti. Il ont fait un diagnostic suivi d’un rapport et suite à cela, nous avons créé une feuille de route comportant quatre grands axes :
Le premier est la création d’une carte « musique en ligne » et une plate-forme de référencement de l’ensemble de l’offre de musique numérique. J’ai demandé une réflexion de tous les professionnels et des propositions. Nous allons avoir une cellule de travail pour une mise en œuvre en fonction des contraintes fiscales, juridique et budgétaires.
Si tout va bien, j’aimerais que, symboliquement, les cartes soient disponibles le 21 juin, jour de la fête de la musique. Je vais choisir ces jours-ci un chef de projet pour diriger cette cellule.
Quelle est votre idée sur cette carte jeune ?
J’aimerais qu’elle ne coûte que 25€ pour un avoir de 50€. Bien sûr, ce n’est aujourd’hui que mon point de vue et ce sera toute la discussion que nous pourrons avoir après avoir eu tous les éléments en main.
Le deuxième axe concerne la simplification du régime de gestion des droits, malgré tous les doutes et les oppositions que cela soulève. Là encore, il faut une concertation et c’est Emmanuel Hoog qui la conduira.
Le troisième axe consiste à favoriser l’investissement en faveur de la création. C’est une nécessité en cette période de transition. Depuis deux ans le barème de la rémunération équitable pour la radio a été revalorisé, il y a de nouvelle négociations concernant les lieux publics sonorisés qui devraient rapporter au secteur musical quelque 50 millions d’euros.
Le crédit d’impôts en faveur des entreprises de production phonographique a déjà apporté un soutien de 10 millions d’euros et sera prolongé jusqu’en 2012. Une dotation de 6 millions d’euros a permis de tripler la taille du fonds d’avances aux industries musicales de l’Institut pour le Financement du Cinéma et des Industries Culturelles, dont la musique .
Enfin, quatrième axe : l’Europe. Nous ne pouvons agir seuls et aujourd’hui, après des hésitations, des pays européens viennent se joindre à nous : l’Espagne, la Grande Bretagne, la Suède…afin de pouvoir appliquer un taux réduit de TVA aux biens du service public aux Etats membres.
Nous parlions tout à l’heure de télévision…un média que vous connaissez bien pour y avoir travaillé ! Que préconisez-vous ou qu’espérez-vous ?
La place de la chanson française à la télévision est un enjeu fondamental. Il faut qu’elle joue le jeu, qu’elle programme des spectacles vivants, des concerts car elle reste le grand média rassembleur et touche un large public, un public populaire. C’est par elle que de nouveaux talents peuvent éclater et aujourd’hui, avec la suppression de la publicité, l’audimat se faisant moins important, il faut qu’elle impose notre musique. Que ce soit Aznavour ou David Guetta, Cabrel ou Yaël Naïm, ou encore Benjamin Biolay…. Et je voudrais que le service public soit exemplaire et que la musique ne soit pas reléguée dans des ghettos cathodiques.
Il faut que les professionnels de la musique et de l’audiovisuel réfléchissent ensemble afin d’inventer les programmes musicaux de la télévision de demain. Je m’y attellerai.
Est-ce que, financièrement parlant, vous pourrez mener à bien tous ces projets ?
Sachez que je n’annonce que ce que je peux tenir et si j’en ai les financements. Ce que je vous dis là ce n’est pas de l’ordre du rêve !
Propos recueillis par Jacques Brachet
Photo Christian Servandier |