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42ème édition
27 au 31 janvier 2008
Un rendez-vous incontournable
pour plus de 10 000 professionnels de l'industrie musicale.

Un reportage de Géraldine Martin

Lors de la conférence de presse du 8 janvier, nous avions rencontré Laurence Crenn, responsable de projet artistique et événementiel Midem et Christophe Capacci, directeur artistique Midem Classique et Jazz. Tous deux nous ont exposé les grandes lignes de leur programmation et ont défini la politique artistique de cette manifestation : « Nous souhaitons que le Midem redevienne un lieu de découverte - nous explique Laurence Crenn - c'est pourquoi a été lancé cette année le concept « Midem Talent Only », une histoire qui a mûri depuis deux ans et qui nous a conduit à travailler sur des artistes déjà connus dans leur pays et à les accompagner dans ce tournant de leur carrière où ils doivent passer la barre de leurs frontières, aller chercher à l'export, soit de la distribution, soit une signature, soit un management, soit un agent. Cette année, le Midem a donc étoffé le nombre de créneaux qu'on pouvait offrir à ces artistes, et de 30 mn de présence scénique, on est passé à 40 mn . ». La scène Magic Mirrors, « bal parquet « des années 30 dans lequel l'on pourra se restaurer tout en assistant à un concert sera le lieu privilégié où l'on pourra découvrir les « Talent Only » pop rock.

Soulignons également l'ampleur internationale de la manifestation avec une forte présence des pays du nord : la Finlande, le Danemark, les Pays-Bas, la Belgique, l'Angleterre, mais aussi la Nouvelle-Zélande, la France, l'Australie. Un autre aspect important du Midem cette année concerne l'attention particulière portée à la Chine : celle-ci sera l'hôte de la grande soirée d'ouverture où elle proposera quelques uns de ses meilleurs artistes. Laurence Crenn souligne que « les chinois en venant au Midem montrent déjà qu'ils ont envie en cette année olympique d'être présent également au niveau culturel. C'est une vraie volonté, une démarche d'un pays qui commence à exporter ses artistes. Jusqu'à présent, il n'y avait pas tellement de groupes dont on pouvait citer les noms en France ; on est maintenant vraiment au coeur d'un marché qui va exploser. »

Sur la question des styles représentés, la responsable artistique nous livrait alors qu’il y aurait de nombreux songwriters en émergence, des auteurs compositeurs interprètes originaux avec des voix et des textes magnifiques : par exemple le finlandais Astrid Swan ou la chanteuse folk franco-israëlienne Yaël Naim venant présenter leurs nouvelles chansons ; on aurait aussi de la pop rock très variée avec entre autres le jeune groupe danois Duné qui sur scène est complètement surprenant, le groupe culte américain Drugs ou le groupe  The Black and White Years. Bref, une programmation extrêmement riche! 
Sous l'intitulé « Sonicbids Stage », seraient réunis au Magic Mirrors, des groupes comme Troy Von Balthazar, Chikinki ou Phoebe Killdeer an The Short Straws ; au Martinez, une scène « Latin Stage » qui risque également d'être une soirée forte avec l'espagnol « Javier Limon Band » et le chanteur de tango argentin Melingo »
Elle n'a pas manqué également de signaler la présence de piliers de l'industrie musicale : « Peter Gabriel, invité d'honneur, qui a fait beaucoup de développement d'artistes avec son label Real Word recevra le « Prix de la Personnalité de l'Année du Midem » , on aura également la présence de Tony Visconti, producteur mythique de David Bowie, Paul McGuiness (producteur de U2) et de Laurence Bell (patron du célèbre label indépendant Domino Records) qui va faire 2 conférences sur la question : « Comment développer un artiste aujourd'hui» »

Concernant le Midem Classique et Jazz , son directeur artistique Christophe Capacci nous en a présenté les points forts : tout d'abord, trois soirées orchestrales à l'auditorium Debussy dont deux avec l'orchestre de Cannes Philippe Bender. La première intitulée « Opéra Night », concert lyrique avec une jeune soprano américaine à découvrir : Takesha Meshe Kizart. C'est la première fois que cette voix extraordinaire se produira en Europe. Un concert diffusé sur France Musique avec un répertoire articulé autour de Verdi, mais aussi de Wagner et d'airs français ainsi que le final d' « Il Pirate » de Vincenzo Bellini.
La seconde soirée, c'est le « Midem Classical Awards », soirée de remise des prix du disque classique, remis par un panel de journalistes spécialisés venant des plus grandes radios et journaux européens, avec la célèbre mezzo-soprano allemande Christa Ludwig, marraine du Midem Classique, qui y fêtera ses 80 ans. Elle recevra le « Lifetime Acheivement Award », assistera à tous les concerts classiques et une rencontre avec le public sera organisée, au cours de laquelle elle racontera sa carrière et où l' on projettera des images d'archives, pour certaines très rares, _ une belle rencontre.
La troisième soirée mettra en avant la Slovénie avec l'invitation de l'orchestre philharmonique de Slovénie : nous avons choisi ce pays car il est à la tête de l'Union Européenne pour les 6 premiers mois de 2008 juste avant la France ; son orchestre, un des plus anciens d'Europe, a vu au cours de son histoire des musiciens aussi importants que Haydn, Brahms, Malher; il interprètera d'ailleurs la cinquième symphonie de Malher sous la direction d'un nouveau chef George Pehlivanian. 
Christophe Capacci s'attarde aussi sur le concept clé de cette 42ème édition : « Talent Only », « la nouvelle bannière sous laquelle on a mis tous les talents que le Midem présente aussi bien en jazz et en classique qu'en pop rock est un moyen simple de présenter aussi bien aux professionnels qu'au public les talents choisis par le Midem. En classique, on a choisi un jeune pianiste slovène Bojan Gorisek, assez étonnant parce qu'il est spécialisé dans le répertoire du 20ème siècle, _c'est l'un des rares pianistes à avoir enregistré l'intégrale d'Erik Satie et de Georges Crumb, compositeur américain actuel très important. On a aussi invité les pianistes suèdois Peter et Patrick Jablonski, le trio Janacek, deux jeunes artistes français : une soprano française Olivia Doray qui fera un hommage à Olivier Messian puis un violoniste Diego Tosi qui vient d'intégrer l'ensemble inter contemporain à Paris.
Les concerts jazz se dérouleront au Carlton. Il y aura 6 formations ou musicien de jazz qui sont réellement des coups de coeur de l'équipe du Midem. Vous pourrez ainsi découvrir parmi d'autres artistes, le pianiste libano-français Ibrahim Maalouf ou la saxophoniste Géraldine Laurent. Quand au Jazzclub, il se déroulera en partenariat avec l'IJFO qui regroupe tous les grands festivals de jazz européens ; cette année, seront présents le Festival de Molde en Norvège, l'Umbria Jazz Festival en Italie, le Festival de Jazz de Vitoria en Espagne et Jazz à Vienne en France ; chacun proposera un groupe. La dernière soirée sera slovène avec trois formations différentes de très haut niveau : un trio, un quartet et un big band.
La Chine sera présente pour le Midem classique au niveau du marché et des conférences uniquement. »

MIDEM, CUVEE 2008
Un défrichage artistique soutenu...
Cette nouvelle édition du Midem réunissait donc, comme à l'accoutumée dans une grande effervescence, de nombreux professionnels de l'industrie musicale : représentants des majors, labels indépendants, distributeurs, festivals, téléphonie mobile et bien sûr artistes... Si le Midem affiche avant tout un aspect très mercantile en décidant par la signature de nombreux contrats la distribution musicale mondiale, c'est aussi un espace d'information et de réflexion (74 conférences) autour des nouvelles perspectives qu'offre le marché de la musique. Parallèlement, environ une centaine de concerts et show-cases sont organisés afin de promouvoir musiciens ou labels auprès de ces professionnels venus du monde entier, une occasion, du même coup, pour le public cannois de découvrir les nouveaux talents de la scène internationale
.
Nous nous sommes intéressés en priorité à la dimension proprement musicale et artistique du Midem.

Comme chaque année, les NRJ Music Awards ouvraient les festivités en récompensant les meilleures ventes de disques de variété de l'année. Mais la soirée officielle d'ouverture du Midem, uniquement accessible aux porteurs de badges, se déroulait le dimanche 27 à l'hôtel Martinez en partenariat avec le Ministère de la culture chinois : déco, mets asiatiques et surtout coup de projecteur sur la scène chinoise avec quatre groupes, Feng Huang, China Magpie Ensemble, Wang Yong, The Honeys. Les délégués n'ont pas semblé apprécier un des groupes puisqu'un mouvement global de fuite s'opéra, dès sa première chanson, pour se précipiter dans l'autre salle, plus étroite où les DJS Ben Huang et Mickey Zhang montraient peut-être plus de créativité... Quant à nous, nous avons finalement préféré nous rapatrier au Carlton qui abritait cette année la scène du Midem Jazz. Le Ola Kvenberg trio d'origine norvégienne nous y attendait. Présenté par le Mole International Jazz Festival, ce trio violon-contrebasse-batterie naviguait entre jazz et blues avec délicatesse et originalité. Ils cédèrent ensuite la place aux italiens Funk Off, un groupe d'une douzaine de soufflants augmenté d'une caisse claire, d'une grosse caisse, d'une cymbale et de congas. Cette fanfare améliorée surprit l'auditoire par son énergie et son jeu scénique décapant : euphorie totale... Merci donc au festival Umbria Jazz qui nous proposa cette association de joyeux musiciens. En effet, chaque soir de 22h à 1h00, un grand festival de jazz européen proposait un artiste ou une formation sélectionné par ses soins... Nous avons ainsi découvert, le lendemain, l'ensemble Tenor Sax Generation présenté par Jazz à Vienne : un concept original à portée didactique puisque ces musiciens se sont donné pour mission de retracer l'histoire du saxophone ténor en rejouant textuellement les chorus les plus marquants de l'histoire du saxophone ténor (Coleman Hawkins, Sonny Rollins, John Coltrane, etc.) : une bonne idée pour amener le grand-public à la découverte du jazz, mais peut-être un peu rébarbatif pour les mélomanes qui connaissent souvent par coeur les chorus en question et préféreraient que ces jeunes musiciens exposent leurs propres idées... Ceci dit, le Midem Jazz nous offrit de bonnes surprises comme cette soirée dédiée à la Slovénie (côté Midem Classique également) intitulée “ I Feel Slovenia ” avec Bratko Bibic Trio, Jazz Club Gaio Quartet et le Big Band RTV Slovenia (eh oui, la télé slovène possède son big band de jazz!) : une belle soirée qui nous fit réellement voyager... Le Midem Jazz présentait également ses “ Talent Only ” de 18h à 20h ; nous avons apprécié dans ce cadre les talents des jeunes pianistes Laurent Assoulen et Giovanni Mirabassi ou ceux de l'éblouissant trompettiste Ibrahim Maalouf (voir interview).

Les “ Talent Only ” pop rock se produisaient sur la scène du Magic Mirrors sponsorisée par Orange. Nous avons d'abord été séduits par le lieu lui-même : cette copie d'une ancienne tente de chapiteau miroir trouvée en Belgique par Alex Meder instaure un climat de convivialité extrêmement chaleureux ; de plus, le lieu est esthétiquement très attractif. Public et délégués pouvaient s'y réunir le soir mais aussi entre 12h et 14h pour découvrir, autour d'un verre ou d'un plat, artistes pop rock venus de tous horizons. Nous avons retenu de cette scène éclectique la chanteuse canadienne Pascale Picard : une voix folk très colorée servant des textes soignés et surtout deux groupes plus rocks. Le premier, Jake Ziah, distille une pop-rock aux accents sombres : voix graves et rocailleuses, magnifiques résonances des guitares, un peu à la Neil Young. Nous avons complètement été envoûtés. On souhaite à ce groupe d'être apprécié en France autant que dans leur pays, la Norvège... Hijak Oscar, deuxième groupe ayant retenu notre attention, proposait une musique pleine d'énergie et de surprises. Originaire de la Grande-Bretagne, il enflamma l'auditoire de l'Orange Magic Mirrors. Les voix masculines et féminines ainsi que les instruments s'accordaient beaucoup de libertés et n'hésitaient pas à aller très loin dans la recherche expressive : un magnifique moment d'intensité...

La scène britannique était d'ailleurs bien représentée (comme chaque année) puisqu'on a pu la retrouver à la soirée “ British at Midem ” au Martinez. Au programme : pop rock acoustique et électrique avec des groupes comme Tawiah, Richard Hawley ou Reverand and The Makers.
Le moment le plus mémorable de ce Midem fut sans doute le concert de Melingo dans le cadre de la soirée “ Latin Stage ” organisée au Martinez également. Ce chanteur argentin renouvelle avec brio l'art du tango. Sa voix toute chargée d'émotion et sa théâtralité n'ont pas manqué de nous captiver pendant presque une heure et demie...
Autre fait notoire, la présence de la Suisse au Palais Stéphanie (ancien Noga Hilton) avec son Swiss Music Club les 28 et 29 janvier. La première soirée sous l'égide de la Sacem et la Suisa (Sacem suisse) accueillait, parmi des artistes d'origines diverses, une formation franco-allemande, François Couturier quartet (voir interview) : au final, une écoute fervente de la part d'un public apparemment conquis par cette musique exigeante et toute en nuances, ce qui déjoua les appréhensions du pianiste puisque celui-ci nous avoua juste avant son concert qu'il redoutait un peu “ un public Midem habitué aux musiques fortes en décibels ”...

Côté classique, le Midem présentait aussi ses jeunes talents. Parmi environ une dizaine de jeunes artistes, un jeune pianiste slovène Bojan Gorisek a attiré notre attention par sa conviction et son fort engagement artistiques ; il proposait un répertoire original dédié au XXème siècle : Satie, Pärt, Glass et Crumb. Autre artiste qui fit beaucoup parler d'elle, notamment lors de la soirée « Opéra Night »: Takesha Meshé Kizart, jeune soprano américaine au charisme déjà imposant... Le Midem Classique accueillait également des artistes de renom : présence de Christa Ludwig (photo), voix lyrique majeure du XXème siècle. Elle reçut “l’Hommage de l'année ” des Classical Awards en reconnaissance de sa carrière exceptionnelle, cinquante ans de musique! Le jury de cette quatrième édition des Classical Awards récompensa une quinzaine de lauréats dont Jordie Savall dans la catégorie “ Musique Ancienne ” pour son oeuvre “ Christophorus Columbus, Paraisos Perdidos ”. Le grand chef américain David Zinman reçut le prix d'artiste de l'année et concernant le Prix du Meilleur Jeune Artiste, il revint au quatuor anglais Navarra qui nous offrit d'ailleurs une belle prestation. Cette cérémonie clôtura donc en beauté ces cinq jours de Midem, du moins pour les couche-tôt puisque l'on pouvait jouer les prolongations électroniques (“ Pschent Party ”) jusqu'au petit matin au Martinez.

MIDEM JAZZ
IBRAHIM MAALOUF, JEUNE PRODIGE DE LA TROMPETTE
Ibrahim Maalouf, présenté dans la catégorie « Talent Only Jazz » le lundi 28 janvier n'a pas manqué de séduire le public du Midem Jazz grâce à sa virtuosité mais aussi en proposant une musique aux multiples influences... Il nous accorda quelques mots au lendemain de son concert.
« Le concert que tu as donné au Carlton correspond-il au disque « Diaspora » ?
En partie. A un moment donné, la question s'est posée de comment nous allions aborder la scène. J'étais d'abord parti sur l'idée de jouer complètement autre chose que l'album mais avec le conseil de mon entourage musical et de gens qui avaient entendu et apprécié ce disque, on a adapté deux morceaux sur scène : «Diaspora», qui est aussi le titre de l'album et l'autre, Shadows.
Comment est né «Diaspora», comment as-tu procédé à son élaboration?
Il m'a pris quatre années. J'ai commencé d'abord par travailler sur mes compositions, en procédant de manière assez instinctive. J'aime bien écouter et réécouter des centaines de fois les mélodies que j'ai en tête et en quelque sorte les ressasser. D'autre part, je marche beaucoup dans les rues, ça m'aide et ça m'inspire... J'aime enregistrer ce qui se passe dans les rues, tout ça fait partie pour moi de la musique. C'est un album assez inclassable : on ne sait pas trop si c'est du jazz, de l'oriental, de l'électro, de la world. On a eu beaucoup de difficulté avec la maison de disques à savoir où le placer. Finalement, il est classé dans le rayon jazz, _ ce n'est pas plus mal d'ailleurs car ça veut dire que le jazz nous accepte. C'est un disque assez ouvert, l'inspiration germe d'un peu partout ; il y a même des pistes de bruitages sonores, on entend la ville de Beyrouth par exemple, le métro parisien, des sons qui me sont très familiers et qui participent à mon inspiration. Quand je marche en ayant le walkman sur les oreilles : j'écoute de la musique, mais en même temps, il y a un fond sonore, les voitures, les klaxons, les gens qui parlent. Quand je reviens chez moi et que je réécoute cette même musique, je n'ai plus cet environnement alors que je m'y étais habitué. J'ai alors l'impression qu'il manque quelque chose. Je ressors et je réécoute en marchant! Toutes ces petites choses appartiennent pour moi à la musique, je souhaite les replacer dans mon discours musical.
Il y a les musiciens qui participent à « Diaspora »entre autres Vincent Ségal (la moitié de Bumcello), il a été important pour toi ?
Oui, son aide m'est précieuse... Il m'a influencé au début quand je commençais un peu à faire de la musique autre que du classique. Il a tout de suite cru à mon son, à ma façon de jouer et m'a énormément encouragé. C'est important pour moi qu'il soit présent sur mon album car il m'a aussi fait rencontrer beaucoup de monde, dont certains m'ont influencé de manière décisive. Notamment Lhasa de Sela, une mexicano américaine qui habite Montréal. Je l'ai rencontrée il y a 6 ans et cela a été pour moi un peu comme une révélation. J'ai travaillé sur son second album et celui-ci m'a beaucoup inspiré. C'est grâce à Vincent que j'ai rencontré cette femme merveilleuse! Mon album est né de la découverte de la chanteuse Lhasa. J'ai fait avec elle de la scène, notamment le festival de jazz de Montréal et le Grand Rex à Paris ; j'ai eu un plaisir fou à jouer avec elle. Sur « Anywhere On This Road », un des titres sur lequel je jouais dans son dernier album et sur scène, elle m'a laissé une place incroyable où je pouvais improviser dans mon style, avec mon langage personnel. Je me suis senti chez moi, tout à fait à l'aise, _ cette musique pouvait être aussi la mienne! J'ai donc voulu essayer d'aller encore plus loin que ce titre-là en exploitant ce qu'elle avait créé initialement et faire quelque chose de plus long. Lhasa est une voyageuse et moi m'identifiant à cette idée de voyage (d'où le nom de mon album Diaspora), j'ai eu envie d'aller chercher ce genre de son-là, d'explorer le maximum de pistes qui s'offraient à moi...
Peux-tu nous parler de tes autres collaborations? Je crois qu'il y a Archie Shepp, Vincent Delerm, Vanessa Paradis, etc.
Il y a des expériences très différentes. Dans certaines, on est vraiment mis en avant ; dans d'autres, on apparaît uniquement en fond sonore, _et l'on m'entend quasiment pas ! J'adore mettre ma petite touche personnelle partout par où je passe. Quand j'arrive à mettre ma petite couleur, c'est génial. Par exemple, sur l'album de Bumcello qui sortira prochainement, j'ai mis ma touche sonore : j'y ai eu vraiment de l'espace et me suis exprimé de manière toute personnelle. Quand on a la chance de travailler avec des gens aussi généreux, qui vous donnent autant d'espace, ce sont des expériences inoubliables!
Tu viens d'une formation classique, comment es-tu passé au jazz et à l'improvisation ?
Depuis tout petit, j'improvise. Déjà avant de faire de la trompette, avant que mes dents ne poussent, je tapotais sur le piano... Quand on a trois ans et qu'on n'est pas encore musicien, on fait un peu n'importe quoi sur le piano de maman, mais c'est déjà quelque part de l'improvisation. Puis on grandit, et cette improvisation s'organise peu à peu. J'ai voulu aller ensuite plus loin dans ma démarche technique, artistique et classique. C'était très différent de ce que je fais aujourd'hui : je me concentrais sur l'interprétation, la performance technique. J'ai voulu vraiment aller au maximum de mes possibilités et passer les concours internationaux qui sont un peu les couloirs très exigeants de cette musique-là. J'ai aussi intégré les conservatoires de Paris. Cette période représente douze ans de ma vie et forcément, ça marque. Aujourd'hui, même quand je travaille pour aller jouer du jazz ou de la musique orientale, je me prépare en travaillant la technique classique. En ce qui concerne l'improvisation, ça a toujours été là, je n'ai pas le sentiment d'avoir commencé ou arrêté d'improviser. Même avant de pouvoir monter sur le tabouret du piano, je chantonnais comme font, sans doute, tous les enfants ; seulement, dans mon cas, mes parents musiciens m'ont encouragé en me disant : « Vas-y, chante, c'est bien ce que tu fais, vas-y développe, vas plus loin! Etc. »
Tu es issu d'une famille d'artistes ?
J'avoue que j'ai beaucoup de chance. Quand on naît dans un contexte artistique, c'est beaucoup plus simple, j'imagine, d'aller vers une carrière artistique. Dès l'âge de sept ans, mon père me donnait des cours tous les jours, quasiment ¾ d'heure par jour de cours particulier à la maison. Et puis, on écoutait toujours la musique que nos parents mettaient. Je suis toujours en admiration devant un musicien dont les parents étaient secrétaire médicale, ingénieur ou avocat... Je me dis que c'est incroyable : comment cette personne a finalement réussi à trouver sa place dans le monde musical en venant d'un univers qui n'a rien à voir avec la musique! Moi, c'est venu tellement naturellement que j'ai même du mal à en parler. Au lycée, je disais que je voulais être ingénieur ou architecte et ne pas continuer dans la musique. Quand je suis allé voir mon père trois mois avant le bac, pourtant après l'avoir convaincu que je ne continuerai pas dans la musique, pour lui dire : « je vais finalement me lancer dans la musique », c'était complètement évident pour lui ! Voilà, je suis dans ce rythme-là. Mon oncle était écrivain, mon grand-père était musicologue, poète et journaliste au Liban, ma mère est pianiste, mon père est trompettiste, ma tante peint, j'ai une autre tante pianiste, etc.
Peux-tu nous parler de l'influence orientale que l'on peut trouver dans ta musique?
J'ai un instrument qui est un prototype fabriqué spécifiquement pour mon père il y a une quarantaine d'années, _il en a quelques-uns chez lui. C'est une trompette à laquelle on a rajouté un quatrième piston : ceci permet d'utiliser des quarts de ton et du coup de jouer tous les modes et toutes les gammes propres à la musique orientale. Cet instrument me donne des opportunités assez incroyables justement pour pouvoir voyager entre les frontières musicales. Cet héritage de mon père me donne de nombreuses ouvertures même au niveau de la composition ou du choix des instruments autour de moi. La musique orientale m'a vraiment ouvert des portes...
Quels sont tes autres projets musicaux, tes prochaines collaborations?
Il y a beaucoup de choses! Bientôt, il y aura au Café de la Danse un spectacle flamenco composé et arrangé par Pierre Bertrand du Paris Jazz Big Band avec une danseuse qui s'appelle Sharon Sultan. C'est la première fois que je vais jouer du Flamenco à la trompette et pourtant le flamenco et la musique orientale sont proches! Il y a pas mal de créations en ce moment. Je compose par exemple pour orchestre à cordes et on m'a proposé de faire une musique de film. Je commence aussi à travailler sur le prochain cédé... En même temps, je continue la scène avec le groupe, on multiplie les expériences scéniques, j' ai besoin de cette dimension-là : me donner à 100% sur scène. Quand on met quatre ans à faire un album, à un moment, on a envie de monter sur scène et de jouer! Là, c'est vraiment parti, on a beaucoup de dates...
Peux-tu justement nous présenter la formation avec laquelle tu tournes en ce moment et qu'on retrouve sur le disque ?
L'album « Diaspora » n'a pas été conçu de façon habituelle. J'avais deux musiciens avec qui je voulais absolument travailler dans cet album : Alex MacMahon, un joueur de clavier qui fait aussi de l'électronique et François Lalonde, batteur qui fait toute la partie percussion de mon album. Je savais que c'était avec ces gens-là que j'avais envie de commencer l'aventure et de construire quelque chose. Je les ai rencontrés grâce à Lhasa. Sur le titre de Lhasa dont je vous ai parlé tout à l'heure, ils étaient présents... Après, nous avons travaillé ensemble en studio. D'autre part, j'avais aussi envie d'aller chercher d'autres couleurs et pour ça, il a fallu enregistrer avec des musiciens libanais, des musiciens parisiens que je connaissais déjà depuis quelques années. J'avais envie qu'ils amènent leurs propres couleurs à toute cette histoire musicale dont je ne connaissais pas encore les aboutissements ».

UNE RENCONTRE EXCEPTIONNELLE : FRANCOIS COUTURIER
Dans le cadre de la soirée « Suisa & Sacem Night » du 28 janvier, le pianiste et compositeur François Couturier donna avec son quartet un concert d'une rare intensité. Le public fut tenu en haleine par cette musique, plutôt hors normes, qui se développe tout en nuances. Une écoute attentive règne aussi entre les quatre instrumentistes (piano, violoncelle, accordéon, saxophone) et leur permet une interaction idéale au service d'un projet musical original (suite à l' album-hommage au grand cinéaste russe Andreï Tarkovski).
François Couturier a bien voulu nous accorder quelques mots deux heures avant son concert...

“ Vous allez donner un concert dans le cadre du Midem au Swiss Music Club installé au Palais Stéphanie, c'est un concert qui correspond, je crois à un disque paru chez ECM “Nostalghia - Song for Tarkovski ”. Comment est né ce projet ?
J'ai rencontré plusieurs fois le contrebassiste Manfred Eicher, directeur du label allemand ECM à cause de mes collaborations avec l'accordéoniste, Jean-Louis Matinié, qui joue avec moi ce soir et le joueur d'oud Anouhar Brahem . Nous avons enregistré plusieurs albums pour ECM. Manfrei Eicher m'a demandé de faire un projet personnel, j'ai alors pensé tout de suite à faire un hommage à quelqu'un qui représente pour moi un grand artiste du Xxe siècle : Andreï Tarkovski, cinéaste connu de certains cinéphiles mais pas forcément du grand-public.
Qu'est ce que vous aimez chez lui, qu'est-ce qui vous a incité à transposer une émotion visuelle en une émotion musicale, en quelque sorte ?
Ce qui est intéressant dans ces films, c'est ce paradoxe : il mettait très peu de musique sur ses images, parfois des extraits de musiques électroniques ou la musique de grands musiciens comme Bach ou Pergolèse. Je n'allais pas refaire une musique sur des films qui n'avaient pas besoin de musique. Tarkovski disait bien d'ailleurs que le cinéma se suffisait à lui-même et n'avait aucunement besoin de musique. À la base, il s'agissait plutôt pour moi, comme vous avez dit, d'un hommage réalisé à partir des émotions que j'avais reçues face à son oeuvre, un hommage aussi aux acteurs qui, la plupart du temps, sont les mêmes et surtout à l'atmosphère un peu particulière qui se dégage de cette oeuvre cinématographique. J'ai par exemple ressenti une émotion très forte par rapport à la lumière qu'il y a dans ces films. C'est donc des choses très personnelles qui n'ont pas forcément rapport avec les films en eux-mêmes mais avec en général l'univers du cinéaste.
La formation avec laquelle vous avez enregistré cet album est celle qu'on va retrouver sur scène tout à l'heure?
Oui, il y a deux musiciens français : l'accordéoniste, Jean-Louis Matinié, avec qui je joue depuis longtemps dans divers contextes dont le trio d'Anouhar Brahem, le saxophoniste Jean-Marc Larché qui est un vieil ami aussi. Pour ce projet personnel, je ne voulais pas refaire ce même Trio et j'ai voulu ajouter un instrument plutôt grave : la violoncelliste, Anja Lechner, rencontrée en Allemagne plusieurs fois. Cette musicienne appartient à la fois au domaine du classique et de la musique improvisée ; elle fait partie d'un quatuor classique bien connu qui s'appelle Rosamonde et qui a joué d'ailleurs à Paris à la Villette, ce week-end. Elle joue aussi avec des musiciens de jazz comme Dino Salluzi. Elle a beaucoup de talents divers, j'ai été donc très content de l'accueillir dans cette formation.
Pour en revenir au cinéma, est-ce que vous aimeriez réitérer ce type d'expérience ?
Je pense que je vais faire un deuxième disque sur le même sujet, en rapport avec Tarkovski. Ce projet me tient vraiment à coeur car c'est pour moi une expérience très forte. C'est vrai que la musique qu'on joue est un peu particulière. Et ce soir, je me demande comment elle va passer dans ce climat du Midem où les gens sont habitués, je pense, à une musique plus rythmée et plus forte en décibels. On va donc essayer de transmettre cette musique même si elle relève d'une certaine intimité, comme la musique que produit le label ECM, et basé sur la lenteur comme les films de Tarkovski, mais sans que ce soit ennuyeux, j'espère ! c'est un jazz très particulier qu'on joue où l'improvisation a énormément d'importance. Mais je suis quand même très content de la présenter dans ce cadre ; en plus, le sonorisateur du Swiss jazz Club est vraiment remarquable...
Pouvons-nous parler aussi de vos autres projets comme par exemple le disque triptyque sorti dernièrement sur le label Beejazz, enregistré avec le contrebassiste Jean-Paul Céléa et le batteur Daniel Humair ?
C'est un projet complètement différent, ce n'est pas moi qui en suis l'instigateur mais Daniel Humair, un grand batteur français qui a joué avec de très grands musiciens. Je le connais depuis longtemps. Il y a plus de vingt ans, on avait déjà joué avec Jean-Paul Céléa, un contrebassiste avec qui j'ai énormément collaboré. J'ai enregistré avec lui tous mes premiers disques, on a même joué avec John Mac Laughin en tournée pendant 12 ans. C'est quelqu'un avec qui je suis très intime autant humainement que musicalement. on a expérimenté ensemble toutes sortes de formules instrumentales, du duo au big Band. Puis, on a décidé de travailler un peu séparément ; ça faisait une douzaine d'année que je n'avais plus joué avec lui. La musique qu'on fait avec ce trio est beaucoup plus jazz que le projet dont on parlait précédemment, bien qu'on ait travaillé sur des thèmes classiques : Beethoven, Britten ; c'est donc assez particulier aussi, mais d'une facture plus jazz.
Qu'est ce qui vous a incité à reprendre des pièces du répertoire classique ?
On s'est dit que certains musiciens de jazz reprenaient des standards qui sont des chansons, nous, on a eu envie de reprendre des morceaux du répertoire classique car il y a certains morceaux comme l'Adagietto de la symphonie de Malher qui nous plaisent beaucoup ; en fait, on n'a pas fait vraiment d'arrangements, on a joué les partitions comme elles se présentaient mais un peu à notre façon en improvisant autour. Jean-Paul Céléa est musicien de jazz mais aussi professeur de contrebasse classique, il a la connaissance des deux musiques, le jazz et le classique, c'est ce qui nous a permis de faire ça ensemble.
Quelle est votre conception du trio, comment vous arrivez à renouveler cette formule instrumentale ?
Dans ce trio, il n'y a pas de leader, on a chacun notre place et c'est tout à fait équilibré. L'originalité vient de nos trois personnalités, on a eu des trajectoires différentes. Comme je vous le disais tout à l'heure, Jean-Paul Céléa vient du classique, moi je suis depuis des années dans un domaine en marge du jazz, qui est à la limite de l'improvisation contemporaine ou modale avec Anouhar Brahem. Nous faisons donc des choses très variées séparément et c'est ce qui je pense donne son originalité au trio.
Peut-on revenir justement sur votre parcours, comment êtes-vous arrivé à faire cette musique-là?
J'ai fait du piano classique comme beaucoup de pianistes de jazz et des études de musicologie. Mon père jouait du Fats Waller, de la New-Orléans en amateur éclairé. J'ai été ainsi baigné toute mon enfance dans le jazz puis à un moment donné, j'ai commencé à en jouer et j'ai très vite rencontré des musiciens, notamment Jean-Paul Céléa avec qui j'ai fait un duo qui avait bien marché d'ailleurs, on a donc beaucoup joué ensemble et monté d'autres types de formation ; j'ai aussi fait d'autres expériences avec beaucoup de musiciens français.
Et le solo?
J'ai très peu improvisé en solo, mais je vais prochainement le faire car je vais enregistrer un disque en solo...
Vos autres projets?
Un autre disque chez ECM, la continuation de ce projet autour d'Andrei Tarkovski ; il y aussi un disque qui va bientôt sortir avec le violoniste Dominique Pifarely et le contre-ténor Dominique Visse, là aussi ce sera une musique très particulière, proche de la musique contemporaine
D'autres concerts sont prévus?
On vient d'en faire trois aidés par la Sacem, la soirée de ce soir est sous l'égide de la Suisa qui est l'équivalent de la Sacem en suisse. Nous représentons la France même si le disque est sorti sur un label allemand. On vient de jouer à Strasbourg et Montbéliard avec la projection d'images vidéos choisies par le fils de Tarkovski. Prochainement, nous allons jouer dans un festival en Estonie puis au Festival Europa du Mans.”

Propos recueillis par Géraldine Martin

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