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ANDRE MANOUKIAN :
« LA MUSIQUE C’EST MYSTIQUE… C’EST UN ACTE SPIRITUEL

Le public populaire connaît surtout le juré de « La Nouvelle Star » qui s’enflamme pour une voix, une note, qui s’emberlificote les pinceaux dans des solos psycho-erotico-philosopho-musicaux surréalistes qui font rire les autres jurés, le public et qui se fait couper par la présentatrice !
Et pourtant…
Pourtant André Manoukian est un très grand musicien, qui se partage avec plaisir et talent entre jazz et variété française, entre composition de musiques de films et réalisations d’albums, qui écrit un livre de souvenirs très chaud sur sa passion de la musique et des femmes (« La mécanique des fluides » ed Michel Lafon) et qui, aujourd’hui, remonte sur scène avec un trio et nous offre un premier disque de jazz : « Inkala » (Blue Note).
Invité du XXème Festival « Jazz à Toulon », c’est avec un homme simple, chaleureux, passionné et… connaissant la musique, que nous nous retrouvons face à face.

« C’est vrai, aujourd’hui j’ai décidé de remonter sur scène et d’enregistrer un disque après avoir produit nombre de disques et accompagné des voix derrière mon piano. Ce qui m’a donné l’envie et le courage de faire tout ça c’est tout simplement une interview où, pour la première fois, on me demandait de témoigner sur la Diaspora arménienne et surtout, de jouer une musique arménienne. Il m’est revenu une chanson de ma grand’mère et ça a été le déclic. Je me suis tout à coup retrouvé devant mes racines à me demander s’il n’y avait pas quelque chose à écrire en y mêlant le jazz. Et il est ainsi sorti des mélodies, une atmosphère et cette introspection a finalement donné ce disque et l’envie de reprendre le chemin du jazz, de le jouer sur scène.
Il était temps que je m’émancipe et que je ne me cache plus derrière une jolie voix !
Parlez-nous donc de ce groupe…
Il y a Laurent Robin à la batterie, que l’on retrouve sur mon disque, Christophe Wallerme et, comme les Mousquetaires, le trio s’est transformé en quartet avec Hervé Gourdikian, qui est saxophoniste mais qui joue d’une drôle de flûte, le duduk qui ressemble à une voix de femme, à une sorte de plainte. C’est à la fois très arménien et c’est la voix de femme que je n’ai pas sur ce dique !
Cela donne, je crois, quelque chose de mélancolique, de climatique, un jeu plus épuré. On est en train de construire un son nouveau ! Tous ces musiciens sont des accompagnateurs hors pair et nous nous connaissons depuis 20 ans.
Quel effet cela fait de ne plus être derrière mais d’être devant ?
Une immense trouille mais aussi un immense plaisir. C’est la première fois que je m’expose ainsi, c’est une façon de jouer tout à fait différente. Accompagner quelqu’un c’est être en retrait mais aussi être à l’écoute de l’autre, suivre une mélodie, une voix. Là c’est la liberté totale car tous les soirs il y a un moment d’improvisation. Et puis, j’aime aussi servir la musique de mes ancêtres… pour une fois qu’ils ne m’apportent pas du stress ou des complications !!!
Finalement, vous avez l’air plus romantique qu’on ne pourrait le croire ?!
Mais je suis super romantique ! J’ai un côté très nostalgique et le romantisme c’est la crème de l’amour ! Le blues, c’est la même chose et ce qui est formidable c’est de pouvoir expulser sa mélancolie pour en faire un objet musical… Ca vous guérit quand ça vous revient et ce n’est plus triste du tout !
Baudelaire appelait ça « le spleen » et lorsque vous écoutez toutes ces musiques du monde, le jazz New Orleans, elles expriment la mélancolie d’un paradis perdu. Lorsque j’entends la voix de Camilla Jordana, ça dépasse la mélancolie, on met un peu de son âme sur la table… Jouer, quelque part, c’est se mettre à nu, c’est dévoiler son âme, c’est un acte impudique…
La musique se nourrit de
tout ça mais rassurez-vous… je suis très heureux lorsque je joue !

Pour vous, qu’est-ce qu’un bon concert ?
C’est lorsque le public est débranché, envoûté, lorsqu’il décolle et que l’émotion passe.
C’est un peu pareil pour l’artiste même si, dans mon cas, je ne suis jamais vraiment content de moi !.
La musique, c’est mystique. C’est un acte spirituel.
A ce propos, souvent vous êtes quelque peu mystique et même, embrouillé dans vos commentaires sur l’émission « La nouvelle star » !
Il rit… C’est vrai mais c’est à cause du temps très court qui nous est imparti pour faire notre critique. Il faut faire de la compression et pour moi, c’est toujours problématique et je me rends compte que, quelquefois, je suis nul mais c’est parce que la musique me mets toujours dans de drôles d’états et comme on ne peut rien préparer d’avance, je pars dans des envolées lyriques et… le décryptage de mes sentiments est souvent nébuleux !
Mais c’est toujours la passion, le coup de cœur qui l’emporte !
Ce sont souvent d’ailleurs des coups de cœur… pour les filles !
C’est vrai qu’une voix féminine m’accroche plus car il y a quelque chose de sensuel et, pourquoi pas ?, d’érotique quelquefois. Mais rassurez-vous, je suis aussi quelquefois touché par des voix d’hommes. Lorsque je travaille avec Tété, lorsque j’orchestre l’album d’Aznavour « Jazznavour » ou celui de Bécaud « Faut faire avec », c’est un pur plaisir. Ce qui est génial avec les hommes, c’est que ça ne me pose pas de problèmes psycho-érotiques !!! Alors c’est vrai qu’on me connaît plus pour le travail que j’ai fait avec Malia, Liane Foly, Gaétane… Et c’est vrai aussi que lorsque je ne travaille pas avec des voix féminines, ça me manque !
Je viens de réaliser un disque qui sortira pour la St Valentin prochaine. J’ai regroupé des musiques de Burt Bacharach, de George Gershwin, de Cole Porter et je les ai proposées à des chanteuses de la nouvelle génération. Ca donne des choses magnifiques, étonnantes, inattendues, comme Anaïs qui chante divinement le jazz !
Justement, comment voyez-vous cette nouvelle génération de chanteuses ?
Elle sont moins lyriques, ont moins d’emphase, elles sont plus naturelles, plus dans la réalité. Il y a à la fois une espèce de naïveté chez elles et moins d’artifice, moins de ce que j’appelle de « diva attitude ». Elles sont plus dans l’épure, ne se prennent pas la tête et sont hyper expressives. Elles savent jouer du micro pour vous murmurer à l’oreille… »

Vous aurez compris avec ces propos que Femme et Musique ne font quand même qu’un chez André Manoukian et que l’histoire est loin d’être finie !!!

Jacques Brachet

© 2008 Evasion Mag