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TOULON - Studio 11 - Cave des Lices
Mardi 12 janvier 2010 – Accueil apéritif à 20h00 – Concert à 21h00
JULIEN LOURAU Quartet Saigon avec Laurent Coq (p), Donald Kontomanou (dm) et Thomas Bramerie (b)

RENCONTRE
Julien Lourau, né à paris le 2 mars 1970, est un saxophoniste parmi les plus originaux. Après des débuts assez fracassants avec son GrooveGang il semble avoir gagné une sérénité qui colle bien à sa musique, comme en témoigne son disque « The Rise », et certains morceaux d’aujourd’hui, d’un lyrisme dense. C’est aussi un musicien à plusieurs facettes, qui est ouvert aux expériences et aux formes musicales de son époque.
Il démarre au sax alto alors qu’il a des envies de guitare et batterie en écoutant du rock. Puis il passe au ténor. Un cursus particulier, un peu de conservatoire, de CIM, d’IACP, d’American School Of music, de cours privés et une grande partie en autodidacte. Découvrant Michael Brecker puis Jo Lovano il remonte toute l’histoire du saxophone jusqu’à Coleman Hawkins. Il est également marqué par le jazz rock, le Miles Davis des années 80 et Chet Baker.
L’homme semble assez écorché vif. Je pense que cette interview est le reflet d’une rencontre humaine, et les rencontres ne sont pas toujours faciles. De plus je crois qu’elle montre aussi qu’il peut être difficile, voire douloureux, pour un artiste, de parler de ce qu’il fait. Sans oublier les contradictions, propres au genre humain !

Parmi vos Sax Héros vous ne citez pas Charlie Parker ?
J’ai joué ses trucs. Il donne un vocabulaire de base, mais je n’ai jamais été à fond un bopper, mais évidemment il est inévitable.
Est-ce que vous avez essayé de vous trouver un son, un phrasé personnel? Ou bien est-ce venu tout seul ?
C’est venu par la somme de tous ces gens que j’ai admirés. Je peux y ajouter Wayne Shorter, que j’ai découvert assez tôt, avec Weather Report, avec ses disques des années 80. Et après j’ai remonté dans les disques Blue Note. Mais j’ai commencé par écouter les musiques qui se faisaient à ce moment-là.
Pensez-vous qu’il soit nécessaire pour un jazzman de connaître l’histoire du jazz ?
Le jazz, né au début du XX° siècle, est entré dans une ère classique, donc on est obligé d’en avoir la culture. Après il y a plein de trucs à faire.
Quelle est votre conception du jazz votre sentiment personnel, pas une définition dictionnaire ?
Ca revient au même, c’est quand même enculer les mouches. C’est la question piège quoi !
Pour moi il n’y a aucun piège. C’est juste pour savoir comment vous considérez cette musique, ce qu’elle est pour vous? Une question qu’on pose à tous les jazzmen ?
En fait comme je le disais je pense qu’on est entré dans une ère de classicisme, ce qui ne veut pas dire qu’on s’emmerde, non ! Après le Renaissance il y a le Classicisme. Pour moi le XX° siècle en jazz c’était la Renaissance. Il faut avoir une culture classique en jazz, bien sûr. Après il y a plein de manière de la relire. Mais dans notre siècle il n’y aura plus de Coltrane, ni de Miles, etc. Donc il ne faut pas chercher ça puisqu’il n’y en aura pas.
Pourquoi ?
Parce que je viens de dire. Au 17° siècle il n’y avait plus de Rabelais, plus de Montaigne, etc., par contre il y avait plein de choses super.
Vous voulez dire qu’on arrive à la fin d’une histoire ?
Non, le classicisme n’est pas la fin d’une histoire.
D’accord, mais après que fait-on?
On se démerde.
Ce qui est intéressant c’est que vous avez déjà essayé pas mal de choses différentes depuis le Groove Gang ?
Moi, j’ai l’impression de faire toujours la même chose, je décline des choses différentes sur des instruments différents mais je n’ai pas l’impression d’être une girouette.
Je n’ai pas parlé de girouette, il s’agit d’une évolution, non ?
Mais l’évolution ce n’est pas à moi de la définir.
Dans une interview c’est, je pense, à l’interviewé de répondre. Il y a tout de même chez vous la volonté d’une démarche qui se lit depuis une bonne dizaine d’années, vous en avez bien conscience. D’autant qu’il me semble qu’elle est volontaire, le fruit de recherches, en passant par des influences plus ou moins sud-américaines, argentines je crois ?
Oui, oui.
Comment est venue cette rencontre avec ces musiques ?
Il y a une histoire avec l’Amérique Latine dans ma famille, avec Lino Garay, et Lucien. Il y a Daniel Garcia aussi.
Il y a Bojan qui m’a ouvert sur les Balkans. Si je n’avais pas rencontré Bojan je n’aurais jamais joué de la musique yougoslave. Si Dizzy n’avait pas rencontré Chano Pozzo… bon !

Vous aviez rencontré le rap à un moment donné, avec un groupe qui s’appelait Rap DMC ?
Oui, j’avais 17,18 ans. C’était le moment où ça sortait. Je pense que la différence de notre génération avec les générations d’avant c’est qu’on est sorti d’un truc de spécialiste, on a grandi avec un tas de musiques différentes, en gros à partir des années 70. Je pense qu’avant ce n’était pas le cas. Après comment tu te débrouilles quand t’as écouté les Beatles quand tu étais petit, et qu’ ensuite tu as écouté Count Basie, des trucs de toutes sortes. Après le jazz pour moi ce n’est pas un style, c’est une philosophie, c’est une manière de voir les choses.
Quels sont les éléments particuliers au jazz qui le différencie des autres musiques ?
Je ne sais pas. Moi, ce qui m’a attiré, c’est peut-être les mélanges et les fusions qu’il y avait depuis le début. Si on regarde la musique cubaine c’est de la fusion aussi puisqu’ils ont mélangé les mazurkas avec d’autres choses. Moi, peut-être que si j’avais fait de la partition je n’aurais pas fait du jazz. C’est aussi l’instrument, parce que j’ai fait un peu de conservatoire. Tu regardes le répertoire et puis au bout d’un moment tu réalises que l’instrument date de la fin du XIX°, et que ce répertoire est mince. Alors je suis allé là où il y avait du répertoire. Mais je n’ai pas commencé le sax en disant je suis un jazzman.
Quand vous est venu le goût du jazz ?
Je ne sais pas, il est venu en même temps que le reste. Quand j’ai appris le sax on m’a appris des morceaux de jazz et j’ai aimé ça, je jouais du classique et j’ai aimé ça, j’écoutais du rock, il n’y avait pas beaucoup de sax mais j’aimais ça, donc voilà ! La question d’un répertoire s’est posée pour moi vers 16-17 ans. Je me suis dit : La matière elle est où, le gros du truc c’est où ? Là, je me souviens, j’ai écouté Coltrane, machin, truc, bidule.
On dit que l’élément déterminant du jazz c’est le swing ?
Oui, c’est la clave qui est propre au jazz. Je ne pense pas que ce soit cela qui me séduise plus que… Le concept du swing me plaît, mais ce n’est pas suffisant pour moi.
Sauriez-vous le définir ce concept ?
Ca se sent, ça reste intime.
Ce qui m’intéresse ce sont les idées personnelles de chacun.
Oui, mais là-dessus je suis assez pudique.
Dommage.
Oui, mais la pudeur…Je ne sais pas si c’est dommage.
Moi aussi je suis très pudique, mais sur les sentiments, pas sur des idées, pour définir de la musique par exemple.
Oui, mais moi je m’exprime quand je joue. Je n’ai pas forcément envie de mettre des mots dessus. Ca c’est ton boulot.
D’accord, mais comme je le disais, si on fait une interview, et si le musicien l’accepte, c’est pour lui demander un certain nombre de choses propres à lui et à la musique qu’il joue. Sinon, je peux écrire dans mon coin, je n’ai pas besoin de vous. Ce soir dans le concert, entre la deuxième partie et la première il y avait apparemment deux mondes musicaux très différents ?
C’est tes mots.
Oui. Mettre des mots sur la musique c’est assez mission impossible. Il y a quand même chez vous une certaine volonté de recherche ?
Oui, je me suis nourri d’un tas de choses. Dis-moi qui tu fréquents, je te dirai qui tu es, dis-moi ce que tu manges, etc… Pour moi c’est de l’alchimie, et qui dit alchimie dit secret .
Je ne vous demande pas de secrets. Vous avez aussi été assez marqué par les musiques électro, quand vous étiez à Londres ?
Oui, oui, moi l’électronique je considère ça comme un nouvel instrument.
Le troisième ou quatrième morceau de ce soir sonnait assez électro, aussi bien dans la rythmique que pour le soufflant ?
Je ne pense pas que ce soit intéressant de fonctionner en termes d’étiquettes, de références, enfin je n’ai rien à dire là-dessus. C’est ce que toi tu as vu.
Oui, je sais bien, à chacun sa vérité, ce n’est pas nouveau. Ce que j’essaie de vous demander c’est ce que vous essayez de faire ?
Vous me demandez des choses qui ne m’intéressent pas.
Bon, eh bien restons-en là !
Peu importe, l’électro, le rock, la guitare électrique…
Peut-être n’arrivé-je pas à formuler les bonnes questions. Mais tout ça c’est une sorte de cuisine, qui est la vôtre ? Qui se nourrit d’un tas d’éléments ?
C’est ce que je disais au début. Je suis né en 70, et dans les années 70 il y a plein d’éléments. Maintenant c’est beaucoup plus simple, et encore, on visualise mieux. Dizzy Gillespie qui rencontre les Cubains, là c’est clair, quoi que Dizzy… d’où il vient, il a fait quoi comme études, commente ça se fait qu’il…enfin tu vois ! On est tous le fruit d’un tas de choses. Qu’on fasse du jazz ou qu’on fasse des études d’ethnologie.
On sait qu’on est le fruit de ce qu’on a vécu, c’est sûr. Mais pour un musicien, on essaie de savoir comment sa musique est arrivée ?
Ce que j’ai voulu avec ce projet-là, c’était d’avoir un truc assez organique qui avait comme image plutôt le Miles des années 70/80, les deux ensemble, un truc qu’on travaille plus sur la matière que sur un arrangement, ou une chanson avec un début un milieu et une fin. J’avais vraiment envie d’aller dans les matières, peut-être d’avoir une approche un peu plus plastique, que j’ai aussi apprise par les musiques électroniques, où tu arrives à des choses plus minimales. Il y a peut-être des parties un peu plus fortes par rapport à l’art plastique. Ce sont les musiques électroniques qui m’ont renvoyé à l’art plastique. J’ai pu apprendre, non pas de la musique électronique, mais des gens qui en font.
Tous les morceaux du concert sont de vous ?
Oui. Il y a des trucs très écrits, d’autres où il y a une piste.
Dans le dernier morceau il y avait une sorte d’ostinato, on aurait dit une chanson enfantine ?
C’est vraiment un morceau que j’ai fait pour les enfants parce que je l’ai écrit l’année dernière quand ma fille avait 10 ans et que j’avais un neveu qui venait de naître. On s’est retrouvés et cet après-midi-là il y avait un piano, et j’ai écrit ce truc-là. Je ne l’ai pas écrit pour eux mais en tout cas je le leur dois.

Serge Baudot
Renseignements : 04.94.22.94.64

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