EVENEMENT CINEMA A NICE :
ZOOM SUR ABBAS KIAROSTAMI
Au moment où le Centre Pompidou proposait une exposition intitulée « Victot Erice / Abbas Kiarostami, Correspondances », la Mission Cinéma de l'Espace Magnan nous emmena à son tour « Dans la voiture d'Abbas Kiarostami » et nous incita du 1er au 16 décembre à voir ou revoir, sur l'écran de la salle Jean Vigo, une très grande partie de l'oeuvre du cinéaste iranien.
Nous avions apprécié ces dernières années « Le Goût de La Cerise » (Palme d'Or 1997) ou « Ten » (Sélection Officielle Cannes 2002) ; après cette immersion d'une quinzaine de jours dans son univers, Abbas Kiarostami nous apparaît désormais comme l'une des figures majeures de l'art cinématographique actuel.
La trentaine de longs, moyens et courts métrages programmés durant cette manifestation couvrent l'ensemble de son parcours, _certains d'ailleurs n'ont été projetés en France que très rarement. Il a été ainsi possible d' apprécier ses toutes premières oeuvres comme « Le Pain et La Rue », « Expérience », « Le Costume de Mariage » ou « Le Passager », réalisés dans le cadre iranien du Kanoon, _ « Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes » _ dont Kiarostami créa le département cinéma et auquel il participa de 1969 à 1983. Traité de manière subtile, le thème central de l'enfance y apparaît porteur d'interrogations universelles. Nous avons pris plaisir à voir en son entier la trilogie « Où est la maison de mon ami », « La Vie continue », « Au travers des oliviers » où nous accompagnons les protagonistes dans une sorte de quête initiatique. Le premier relate les pérégrinations, dans un village inconnu, d'un enfant de huit ans qui s'est mis en tête de ramener le cahier de son ami malgré l'obstacle de la loi parentale. Le deuxième met en scène le réalisateur du premier film qui revient avec son fils sur les lieux du tournage pour s'enquérir du sort de ses acteurs après le tremblement de terre qui toucha de manière terrible cette région. Le troisième retrace le tournage de ce second film. Bref, une belle série de mises en abîme qui se joue des codes de la fiction et du documentaire et qui surtout fait résonner la vie dans toute sa force et sa fragilité. Nous avons également découvert « Five », un film plus expérimental dans le sens où il semble échapper à une quelconque logique narrative et conduit le spectateur à adopter une position assez réflexive et contemplative. Par sa radicalité, ces cinq longs plans tournés en dv partagèrent la critique au festival de Cannes 2006. La projection du sidérant « Close-Up » vint clôturer l'évènement. Dans ce long métrage hors-norme, Abbas Kiarostami filme et orchestre le véritable procès d'Ali Sabzian, un homme issu de milieu pauvre qui s'est fait passer pour le réalisateur Mohsen Makhmalbaf. Il explore avec brio l'ambiguïté qui régit les rapports entre réalité, vérité et cinéma et engage le spectateur sur des voies aussi déroutantes que fascinantes.
De toute évidence, ces films contiennent une profondeur bouleversante sans doute en raison de l'humanité, si l'on peut dire ainsi, qui habite l'oeuvre entière de ce cinéaste : Kiarostami nous place dans une proximité telle avec ses personnages que leur détresse même si elle provient d'une cause minime prend en nous des résonances particulières. Peut-être pourrions-nous parler ici d'un phénomène d'empathie... En tous cas, aucune emphase, aucune pesanteur : plutôt une certaine légèreté, de celles qui caractérisent les grands artistes. A vrai dire, Kiarostami est beaucoup plus qu'un réalisateur ; il semble venir à nous comme un poète d'une grande acuité, posant sur le monde un regard à la fois tendre et incisif. Poète aussi parce qu'il émane des images qu'il crée une sorte de musique : comme si du visible, il laissait advenir, dans toute sa singularité, l'invisible, _tout ce que l'on perçoit par l'oeil si vaste du coeur et de l'esprit.
En outre, l'événement « Dans la voiture d'Abbas Kiarostami » a eu le mérite de nous donner une autre image de l'Iran, différente de celles que nous assènent les médias et nous a rappelé les richesses de la culture perse. Ainsi, à la salle Jean Vigo, le samedi 15 décembre, la comédienne Mady Mantelin nous emporta, avec sa lecture sensible et habitée, dans les contrées magiques de la littérature et poésie perses du moyen-âge à nos jours. Celle-ci céda ensuite la place aux instrumentistes Claire Antonini, Zia Mirabdolbaghi et Sina Mirabdolbaghi qui démontrèrent leur maîtrise du târ (luth classique persan), du zarb (percussion) et du daf (tambour circulaire). Notons également la brillante intervention du chercheur Farhad Khosrokhavar avec une conférence, très éclairante, intitulée « L'Iran et la démocratie : un pas en avant, deux pas en arrière » qui se conclut sur une ouverture plutôt optimiste.
Cette manifestation autour du grand réalisateur iranien dépassait effectivement le cadre du cinéma ; d'autant plus que, clairement inscrite dans une perspective éducative, la Mission Cinéma n'a pas hésité avec ses partenaires à organiser un atelier de création animé par Abbas Kiarostami à la Villa Arson, pour le bonheur des étudiants et jeunes réalisateurs inscrits. Il en résulta à la fin des deux semaines de travail avec le maître une trentaine de courts métrages qu'il a été possible de visionner. Le public ne se trouvait cependant pas en reste puisqu'Abbas Kiarostami assistait quelquefois aux séances et dialoguait avant la projection avec les spectateurs. A ce propos, chaque séance était adroitement introduite soit par des critiques de cinéma, soit par Marianne Khalili Roméo et Estelle Macé de la Mission Cinéma. Soulignons pour conclure la pertinence des deux colloques intitulés « Philosophie - Cinéma et Art contemporain » le 12 et 13 décembre au Musée Marc Chagall et « L'expérience artistique en cinéma » le 14 et 15 décembre à l'Espace Magnan et à la Villa Arson qui réunissaient artistes, historiens et penseurs : entre autres, Patrick Leboutte auteur du livre « Ces films qui nous regardent », Alain Bergala des Cahiers du Cinéma, Marie-José Mondzain philosophe spécialisée dans la réflexion du rapport à l'image, Bernard Stiegler philosophe qui assure la direction du département du développement culturel au centre Pompidou, etc.
Nous espérons que la Mission Cinéma de l'Espace Magnan continue à nous offrir de telles possibilités d'enrichissement intellectuel et culturel et attendons avec impatience la suite de sa programmation. Nous la remercions surtout pour son implication et ses efforts, _qui prennent des allures de résistance à l'heure actuelle_, afin de sensibiliser le public à un cinéma exigeant, riche en réflexions et émotions, certes bien éloigné de la « culture » mercantile avec laquelle on tente de nous assommer ces derniers temps...
Géraldine Martin
Au lendemain de cette quinzaine dédiée à Abbas Kiarostami, Marianne Khalili Roméo, responsable du secteur cinéma de l'espace Magnan et de l'ensemble de la manifestation, nous a accordé quelques mots :
Comment est né le projet « Dans la voiture d'Abbas Kiarosmati »? Est-ce que c'est suite à l'exposition et rétrospective « Erice-Kiarostami, Correspondances » initié par Alain Bergala au Centre Pompidou ?
Pas du tout. Nous avons depuis longtemps le désir de jouxter le fait de montrer des films et le fait d'expérimenter le cinéma par la pratique, que ce soit pour des publics en formation, pour de jeunes auteurs ou pour de jeunes professionnels. Il nous semble important de transmettre le cinéma au niveau de sa pratique, pas seulement par les enseignements théoriques mais aussi à travers des rencontres avec des artistes ; ce qui nous importe, c'est une vraie rencontre entre le public et les oeuvres. Ces dialectiques-là nous intéressent, aussi bien dans notre travail de formation au cinéma qu'à destination du public scolaire : on mise tout sur l'idée de la rencontre entre une oeuvre et un public ; et là, ça nous intéresse de montrer des films au grand public et de profiter de la venue d'un artiste pour créer des situations d'expériences de cinéma.
Qu'est-ce qui a motivé le choix d'Abbas Kiarostami ?
Nous savions qu'il dirigeait souvent des ateliers de créations cinématographiques, c'est une vraie pratique pour lui. On a voulu lui proposer d'en faire un ici parce qu'il en réalise un peu partout ; en Iran, il en fait en continu. Nous sommes donc rentrés en contact avec lui et quand nous lui avons proposé l'idée d'une master classe à Nice et montré le site, il a tout de suite était intéressé. C'était il y a deux ans ; ensuite, il a fallu faire en sorte de rendre le projet réalisable
Comment s'est fait le choix des films ?
En revanche, dans la construction du projet, on a eu des liens avec le Centre Pompidou. Progressivement, étant donné que le projet prenait forme, on a rencontré les partenaires qui travaillaient sur Kiarostami comme Alain Bergala, Dominique Païni ou Bernard Striegler (le nouveau directeur de la D.D.C. du Centre Pompidou). Nous avons décidé d'associer nos efforts lors d'une rétrospective consacrée à Kiarostami alors même qu'une exposition lui était consacrée ; il était intéressant de profiter de cette rétrospective pour obtenir des copies en bon état et pour pouvoir bénéficier aussi du travail de traduction des sous-titres en français, notamment pour les films anciens. C'est donc surtout au niveau de la programmation que s'est joué notre partenariat avec le Centre Pompidou.
Quelles sont les autres partenaires importants car j'imagine qu'une manifestation de cette envergure a dû vous demander un travail considérable ?
Oui, c'est un travail de longue haleine. Il a fallu faire des partenariats avec le C.C.C.V. (Centre Cultural Català del Vallespir) de Barcelone, initier aussi l'idée d'une production pour Abbas Kiarostami, c'est à dire la lettre filmée qui s'ajoutera à l'exposition et à la correspondance filmée avec Victor Erice. Il a fallu aussi que localement cet événement profite à d'autres partenaires culturels : on a ainsi travaillé avec Les Visiteurs du soir à Valbonne, Culture et Cinéma à Vence, le Mercury à Nice. Évidemment, la Master classe s'est déroulée à la Villa Arson, un de nos partenaires principal pour tout ce qui concernait la pédagogie de ce projet. Nous avions décidé également d'associer le Musée Chagall, musée national puisque nous allons initier un travail prolongé avec les musées nationaux ; on s'est dit que le colloque pouvait tout à fait avoir lieu dans l'auditorium extraordinaire de ce musée, _ ce partenariat fut d'ailleurs formidable.
Des intervenants prestigieux étaient présents à ces colloques. Comment avez-vous réussi à les faire venir ici à Nice, qui peut paraître un peu à l'autre bout de la France ?
C'est vrai que ce n'est pas facile ; notamment au début, sensibiliser les gens, les rencontrer n'était pas évident. Mon travail consiste à aller dans des lieux de programmation, des festivals, des colloques où je prends des contacts. J'essaie toujours de m'intéresser aux travaux des gens pour le moment venu les intéresser à une proposition qui soit signifiante pour eux ; j'essaie de me tenir vraiment au courant, _ c'est mon travail de développement ; ça se fait également par réseaux, par connivences, par affinités. Nous sommes de plus en plus considérés dans nos demandes alors qu'au début, ce n'était pas le cas : j'ai essuyé de nombreux refus au début de mes programmations. Maintenant, ça se structure même si notre équipe est réduite. On commence à avoir une réputation qui nous dépasse un peu sur une qualité qu'on essaie de maintenir malgré une faiblesse de moyens humains ; mais par toute la passion qui nous anime, on essaie de conserver cette qualité qui se fait ressentir au fil des années.
Quel bilan pouvons-nous faire aujourd'hui de cette manifestation? Qu'avez-vous le plus apprécié? Est-ce que vous avez certains regrets, par exemple des films que vous n'auriez pas réussi à avoir ?
Non, on a eu tous les films qu'on voulait montrer ; la rétrospective n'était pas intégrale mais elle était tout de même conséquente. On est vraiment partis de nos envies, de ce qu'on aimait, d'une diversité aussi, de quelque chose qui pouvait montrer les variations stylistiques ou de sujets abordés par Abbas Kiarostami. C'est une oeuvre considérable dont on a voulu montrer tous les aspects. Ce qu'on regrette un peu : les séances du soir étaient très fréquentées alors que celles de journées ou de 18 h l'étaient beaucoup moins. Une fois qu'on a fait venir les copies, c'est pour nous important qu'elles soient bien vues. Mais globalement, le bilan est très positif parce qu'il y a des gens qui ont découvert un cinéaste, d'autres ont découvert des films qu'ils ne connaissaient pas, c'était un peu notre objectif.
Quelles sont les difficultés que vous avez pu rencontrer ?
Il y a toujours des difficultés mais aussi des enchantements, _ ça compense! La fin de la master classe a été très dure : quand on est dans une marmite de 40 étudiants avec une production à l'oeuvre, il y a forcément des tensions, des confrontations. C'est nécessaire aussi d'une certaine manière : les tensions comportent parfois des choses positives, en tous cas elles peuvent donner des fruits,_ toute poussée s'accompagne d'une certaine violence! Au final, on retiendra une expérience extraordinaire. On était quand même avec l'art du cinéma : ça nous a tous irrigués et enchantés. On gardera à l'esprit de très belles images. On regrette un peu qu'Abbas Kiarostami soit un artiste qui préfère transmettre et rentrer en contact avec la vie, avec les gens à travers ses films et moins directement. Autant il a beaucoup donné au niveau de sa master classe à ses étudiants, autant avec le public, il était moins friand de rencontres et de débats. En même temps, il faut respecter ce que sont les gens : peut-être que c'est justement par ses difficultés de communication qu'il en est venu à créer une oeuvre aussi extraordinaire. Par ailleurs, j'ai beaucoup appris pendant cette quinzaine, notamment, que tout peut toujours changer. En tant que programmatrice qui doit programmer des choses, les anticiper, faire tout pour qu'elles se réalisent, eh bien, j'ai compris qu'on ne maîtrise pas toujours tout, que parfois il faut accepter les aléas, les changements, les improvisations, les choses qui surgissent et qui parfois aussi échouent.
Etant donné la place qu'a l'Iran aujourd'hui dans l'opinion public, - notamment avec l'image véhiculée par les médias-, est-ce qu'on a essayé de vous dissuader, est-ce que vous avez eu des pressions pour vous empêcher de mener à bien cette manifestation ?
Non. Je sais que ça avait été le cas, il y a quelques années. Il y avait eu une polémique à ce sujet à Nice*. Je pense qu'il faut bien discerner les questions d'ordre géopolitique d'une part et des questions culturelles et artistiques d'autre part. Kiarostami est un cinéaste qui a choisi de vivre en Iran. Je pense que son cinéma exprime aussi des questions relatives à la situation politique de son pays mais je pense que l'art permet justement aux peuples de se rencontrer, d'évacuer ensemble les ambigüités relatives aux questions qui pourraient relever de l'idée d'un soutien ou au contraire d'une contestation à quelques régimes que ce soit. Justement, l'art nous permet encore d'être libre de ces conjectures.
Pour conclure, pourriez vous nous parler des projets de la Mission cinéma de l'Espace Magnan ?
C'est difficile d'en parler de manière précise. Il nous manque un membre du personnel car il n'a pas pu être renouvelé dans sa fonction. Le monde associatif étant fragile, il se trouve souvent dans des précarités de fonctionnement. Même si nous avons des partenaires qui nous soutiennent, structurer un poste dans le milieu associatif reste difficile. On continue toutefois à y croire. Notre travail d'éducation artistique est extrêmement solide maintenant ; en revanche, ce qui concerne la diffusion culturelle est plus approximatif car on a moins de financement. Mais on essaiera quand même de faire des propositions au public. On ne sait pas exactement dans quelles mesures et si elles pourront être aussi régulières qu'auparavant. En tous cas, on fera tout notre possible. Il faut savoir que même quand les choses semblent comme ça prendre de l'importance, eh bien au contraire rien n'est jamais gagné : il faut toujours se battre pour pouvoir faire exister des projets d'ordre artistique et culturel.
La prochaine manifestation, ce sera quand ?
Ce sera au mois de mai « Regard sur le jeune cinéma » ; ça fait peut-être une coupure un peu longue pour le public, nous n'avons hélas pas beaucoup de choix pour ce début d'année civile ; on essaiera de compenser par une force de proposition début mai...
*Il y a une dizaine d'années, Abbas Kiarostami était déjà venu sur la Côte, à Valbonne (Salle des Visiteurs du soir) et à Cannes (MJC Picaud) ; il avait failli venir à Nice mais la cinémathèque se désista au denier moment... |