CLAUDE KHAN : « Chaque concert est un recommencement » !
C’est dans une bastide entourée de cyprès centenaires et de lauriers roses, sur les hauteurs de Golfe Juan avec vue imprenable sur la mer, que Claude Kahn se repose de ses voyages autour du monde, de ses concerts mais néanmoins qu’il travaille journellement le piano.
Ce grand, cet immense pianiste qui, à 15 ans, donnait déjà des concerts et était couvert de prix, n’a jamais cessé de cultiver son art, sa passion et il vit en totale osmose avec son piano et la musique.
S’il passe son temps à parcourir le monde et à jouer régulièrement à Paris et même si la Côte d’Azur est son lieu de prédilection, ce n’est pas dans le Midi qu’on le voit le plus. Mais cette année, après avoir donné un splendide concert Chopin à St Tropez, on pourra le retrouver le jeudi 22 juillet à la Chapelle de la Martelle de Ste Maxime, le mercredi 11 août au port de Golfe Juan et le 12 novembre au palais Acropolis de Nice. Entre-temps, il se sera aussi produit au festival d’Allauch.
Entre deux voyages et trois concerts, il s’occupe activement du grand concours de piano qui porte son nom et qui voit naître chaque année de futurs grands pianiste. Et ça, ça lui tient terriblement à cœur :
« Le concours se passe chaque année au mois de mars, sur trois week-ends à Paris. Nous avons tous les niveaux, du petit bout de chou de 6/7 ans aux artistes qui vont s’engager dans cette voie difficile. Ce prix a été créé en 1970 et aujourd’hui il rassemble chaque année quelque 700 à 800 candidats. Nous travaillons également avec les villes d’Avalon et de Cannes où nous avons à peu près 150 candidats chaque année. J’avoue que je prends un plaisir extrême à découvrir de beaux talents de tous âges qui n’attendent que de s’épanouir. Et puis, nous travaillons vraiment main dans la main avec des professeurs qui nous suivent et nous épaulent. Nous avons de superbes jurés… C’est un grand concours, vous savez…
Vous avez aussi été professeur ?
C’est à dire que j’ai créé le conservatoire d’Antibes en 79 sur les desiderata du maire d’alors. J’y suis resté 12 ans, ça a très bien fonctionné puisque nous avons eu jusqu’à 600 élèves. Puis l’on m’a proposé la direction du conservatoire de Cagnes sur mer.
Mais c’était très prenant, et physiquement et moralement et je délaissais quelque peu ce qui est mon vrai métier, ma vrai passion : les concerts. J’ai donc abandonné et je ne m’occupe aujourd’hui que de ce concours. J’ai pensé que, 18 ans, c’était bien, il fallait passer le relais !
Vous jouez tous les jours ?
Evidemment, jouer, s’entraîner, c’est une gymnastique qu’il faut entretenir, comme la danse ou le sport. L’entraînement, c’est tous les jours pour ne rien perdre de ses acquis et toujours s’améliorer, progresser. Jouer deux heures dans un concert, enregistrer un disque… il faut être en forme pour donner le meilleur de soi !
Vous êtes votre propre producteur ?
Oui, et cela depuis très longtemps car je me suis vite rendu compte que pour être totalement libre, il fallait pouvoir tout contrôler. J’ai donc créé un label « Epidaure » avec un américain et depuis des années je suis totalement libre d’enregistrer les disques que je veux. J’ai pu ainsi enregistrer en France, en Allemagne, à Londres, en choisissant mes partenaires, les orchestres et les compositeurs que j’avais envie de jouer.
Votre compositeur de prédilection reste tout de même Chopin !
Oui et cela, depuis le début ! Mon premier disque lui a été consacré et je l’ai toujours joué et enregistré. Mais j’ai enregistré nombre de compositeurs, car le répertoire classique est fantastique. Il se trouve aussi que cette année est « l’année Chopin » puisque c’est le 200 ème anniversaire de sa naissance. Donc on me demande beaucoup de récitals Chopin. Mais cette année c’est aussi le 200 ème anniversaire de la naissance de Schumann, même si l’on en parle moins. Aussi, je le joue beaucoup pour lui rendre hommage et j’ai consacré un CD à ces deux compositeurs magnifiques.
Compte tenu de tout ce que j’ai interprété et enregistré, ce qui m’intéresse ce sont les grands chefs d’œuvre pour piano de la période romantique.
Vous avez d’ailleurs dit un jour : « Chopin et Liszt sont mes compagnons de cœur, Ravel et Debussy, mes compagnons de l’esprit »….
Oui, parce que la musique romantique, dont celle de Chopin, parle plus au cœur, elle est plus sentimentale. Ravel, c’est déjà plus cérébral, c’est magnifique mais moins sentimental. D’ailleurs, il n’aimait pas qu’on joue « sentimental » ! En fait, sa musique est comme de l’horlogerie suisse, c’est très précis, très technique, ça n’est pas… le cœur sur la main !
Liszt, c’est très brillant, très scintillant et quoique très technique aussi et très difficile à interpréter, on y sent quelque chose qui vient du cœur. Alors, j’aime bien passer des uns aux autres !
Et les compositeurs contemporains ?
Dois-je vous l’avouer ? Ce n’est pas ma tasse de thé. Je les ai joués et il m’arrive encore de les jouer car lorsqu’on est musicien, il faut tout essayer, être curieux de tout. Mais ça ne me convainc pas vraiment… Je laisse ça aux jeunes car je ne m’y sens pas bien. Il faudrait que je n’ai rien en moi d’humain pour que je m’y sente bien. Pour moi, c’est du bruit et un bruit qui ne m’attire pas ! Je les ai interprété pour me prouver que je pouvais le faire mais ça ne m’intéresse pas… Je vais m’attirer des foudres en avouant cela !
Vous jouez sans partition !
Oui, je le revendique et je pense qu’un vrai musicien doit jouer sans partition car jouer avec c’est la facilité et il ne possède pas « les mains séparées » avec une partition devant les yeux. Le travail du pianiste, comme du chanteur ou du comédien, c’est de savoir son texte car il faut donner l’impression au public qu’on crée, qu’on réinvente la musique. Il faut savoir que c’est à chaque fois un vrai travail de création. Nous ne sommes pas « que » des exécutants et ce qui est excitant c’est de faire à chaque fois une re-création !
Vous avez enregistré beaucoup de 33 tours… Les avez-vous ré-enregistrés en CD ?
J’ai quelque 22 CD à mon actif mais je n’ai réenregistré que quelques œuvres comme « La sonate au clair de lune » de Beethoven, le 14 valses de Chopin plus quatre qui ont été retrouvées, j’ai réenregistré un Brahms… Il est vrai qu’avec le temps je vois les imperfections de mes 33 tours et ce n’est pas fait pour apporter la sérénité ! Mais heureusement que j’ai progressé (du moins je l’espère !) et il est vrai que je jouerais certainement différemment aujourd’hui. Mais bon, il faut avancer et faire d’autres choses.
Le trac, vous connaissez ?
Hélas oui ! A tel point qu’à une époque je voulais m’arrêter à cause de lui ! Mais bon, il faut savoir se raisonner, canaliser, dominer et je pense qu’un artiste qui joue sans trac, cela s’entend, car il manque quelque chose d’essentiel : l’émotion. Alors, il faut travailler beaucoup sur soi, être au top techniquement et surmonter tout ça pour ne pas faire trop de bêtises !
Vous arrive-t-il de vous dire, en sortant de scène : « J’ai été mauvais » ?
Oui et la plupart du temps, c’est justement à cause du trac que je n’ai pas pu dominer. Vous savez, on est comme dans une course hippique : il faut passer les obstacles, prendre des risques, vivre la musique, penser à la technique tout en l’oubliant… C’est tout un tas de critères à assimiler et qui font qu’on est plus ou moins brillant.
Chaque concert est un recommencement ! »
Propos recueillis par Jacques Brachet
Photos Chistian Servandier
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