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JAZZ A TOULON

Vers la fin des années 80 le COF (Comité Officiel des Fêtes) de Toulon, sous la houlette de Daniel Michel, voulait créer un festival de jazz à Toulon. Mais il y avait des réticences, dont la plus importante était que le jazz n’était pas assez grand public. Voulant donner à Toulon une manifestation de renom régional, puis national, apporter la fête dans les quartiers avec de grands musiciens, et non pas sombrer dans la facilité, le COF persévéra dans son intention. De plus il voulait que ce soit une manifestation gratuite, un service public, avec une idée pédagogique : amener au jazz des gens qui n’en écoute peut-être jamais, et bien sûr satisfaire les fans.
Il se trouva qu’en 1990 le Maire François Trucy avait pour Chef de Cabinet un tout jeune homme, Jean-Pierre Colin, grand amateur de jazz, et qui venait de faire son service militaire à Boston où il avait fréquenté les musiciens de la Berklee School of Music, école majeure pour la formation des jazzmen. Il s’empara de l’affaire, le maire dit banco, et le premier « Jazz is Toulon », qui deviendra plus humblement « Jazz à Toulon », est lancé avec en vedette l’artiste de la région, célèbre dans le monde entier, le pianiste Michel Petrucciani.
Ainsi on peut voir gratuitement à Toulon des musiciens, des groupes, pour lesquels il faut dépenser entre 15 et 50 € ailleurs, et même parfois plus. Pour ce faire il faut l’aide des collectivités locales, Mairie, Conseil Général et Conseil Régional.
J’avoue que la première fois que j’eus à couvrir ce festival pour la revue Jazz Hot, la plus vieille revue du jazz au monde, fondée en 1935 par Charles Delaunay, j’étais sceptique. Je me souviens d’une place à Saint-Jean du Var, c’était la fête, il y régnait une chaude ambiance populaire de juillet. Je me suis promené dans le public, certes des gens parlaient, bougeaient, mais la plupart écoutaient. Je suis allé à la terrasse du bistro interroger les clients qui étaient là, leur disant avec l’à priori de celui qui sait : Du jazz vous n’en écoutez pas ? Réponse : Non, on n’y comprend rien. Alors qu’est-ce que vous faites là ? Ah !mais ces gars-là sur scène, ils sont comme ça, dirent-ils en dressant le pouce. Je compris ainsi que c’était gagné, que ce festival était une belle idée. Il respectait le public en lui offrant de grands artistes, en retour le public le respectait parce qu’il reconnaissait et appréciait la valeur des gens sur scène. Je crois que c’est cela aller au devant du public, et ne pas toujours lui servir ce que certains croient savoir ce qu’il demande.
On y retrouve aussi la vie du cirque avec cette scène qu’il faut monter dans la journée sous un soleil torride car le festival a lieu en juillet, et la démonter tout de suite après le concert. Pour recommencer le lendemain. Les travailleurs du COF font preuve d’une belle solidarité, d’une sérieuse endurance et d’une grande ardeur à la tâche.

Au fil des ans Daniel Michel a su capter l’esprit des différents quartiers, ce qui lui permet de ventiler les groupes en fonction des affinités entre la musique et le quartier. Ainsi au Pont du Las où c’est une grande fête familiale et populaire il faut programmer un groupe qui remue, comme en 2007 Manu Katché par exemple. Sur les plages du Mourillon il faut une grande vedette, car on y vient de partout, par exemple John MacLaughlin, Chick Corea, ou Biréli Lagrène et son Gypsy Project, ou encore Marcus Miller, ou Maceo Parker.
Durant les premières années le festival s’exportait en partant en tournée dans plusieurs villes et villages du Var. Là aussi c’était formidable, et les gens appréciaient qu’on leur amène à domicile de la bonne musique. On était reçu comme des Apporteurs de bonnes choses!
Depuis quelques années ont lieu les concerts d’après-midi, le plus souvent sur la place Puget. Ça, c’est l’affaire de Bernadette, qui avec le Président Lanfranchi et une équipe dévouée, peaufine chaque concert. Une occasion pour nous d’entendre de jeunes groupes déjà de qualité, et pour eux c’est un tremplin formidable puisqu’ils jouent devant environ 800 personnes, au sein d’un grand festival. Quelles plus belles délices que de siroter une boisson à l’ombre des platanes tout en dégustant de belles portions de jazz.
Il y a aussi les concerts d’après-minuit, à l’Holiday Inn, façon d’assister parfois à des bœufs mémorables qui durent jusqu’à l’aube. Façon aussi de se croire à New York, ou à Paris, dans un de ces clubs mythiques.
La formation des musiciens n’est pas oubliée puisqu’il y a des Workshops, gratuits eux aussi, qui permettent à des musiciens de tous niveaux de venir se perfectionner avec de grandes pointures. Le tout se terminant par un concert flamboyant devant l’Opéra de Toulon, concert qui clôt traditionnellement ce festival.
Des musiciens issus de la région toulonnaise, qui jouent maintenant dans la cour des grands, ont fait leurs premiers pas à « Jazz à Toulon » : les contrebassistes Rémy Vignolo, et Mathias Allamane, que tout le monde s’arrache, le saxophoniste Olivier Bogé qui est en train de prendre une place de premier plan, et la pianiste Carine Bonnefoy qui s’est révélée également une grande compositrice, se voyant récompensée d’un Django d’Or en 2007, ainsi que le voisin d’Aix en Provence, le sax ténor Olivier Temime, musicien de tout premier plan, Pierre Alain Goualch qui obtint le premier prix du premier et unique concours de piano jazz de Toulon. N’oublions pas les piliers du coin, : José Caparros, Christian Brazier, Jean Dionisi, Rémi Abram, Claudio Celada, Nicolas Folmer, Gérard Murphy, Philippe Festou, Claude Basso, les frères Levan, Gilles Alamel, Kristin Marion, Jean-Marie Carniel, Fabien Giacchi, Pascal Pittorino, Rudy Piccinelli, Elie Portal, René Perez Zapata, Stéphane Caplain, Dominique Espenel et sa classe de Tap Dance, ni les Américains qui ont été le piliers et les lanceurs des premiers festivals : Philippe Crettien, Pierre Hurel, Dave Zino, Bob Gullotti, Rick Peckham, Bill Lowe, John Medeski qui est demandé maintenant dans le monde entier avec son trio.

Cette année le festival s’est déroulé du 17 au 27 juillet avec pour cette 19° édition une ouverture en fanfare avec le Septeto Nacional de Cuba fondé en 1927 par le bassiste et chanteur Ignacio Pineiro. Depuis 2000 c’est une nouvelle génération qui perpétue cette musique, le « son cubain ». Une mise en place imperturbable, des rythmes flamboyants, de la fête, et c’est parti pour réjouir la foule enthousiaste qui danse et qui chante.
Le lendemain on assiste à un concert grandiose et inspiré, d’une grande générosité (une 1/2 heure de rappel !), avec Jacky Terrason , sublimement entouré par deux jeunes new-yorkais dont on devrait reparler : Earl Travis, bassiste puissant et charnière du groupe, Terreon Gully, batteur atypique, l’as des rebonds de baguette, groove et swing garantis, en osmose avec le pianiste.
Soudain, le 19, la place de l’Opéra s’emplit d’un son de saxophone à faire danser l’âme des morts. C’est Rémi Abram qui chante à la nuit avec ses tripes, avec son cœur. Imaginez un mélange allumé de Coltrane et de Sonny Rollins. Ce type-là devrait être classé parmi les premiers saxes d’aujourd’hui, et presque personne ne pense à lui.Tous les morceaux sont des compositions du maître admirablement soutenu et épaulé par Claudio Celada (p), Eric Vinceno (b) et Ulrich Edorh (dm), qui partagent la même foi musicale et la même authenticité.
Le 21 ce fut au tour du tout jeune Olivier Bogé, l’enfant du pays, qui venait cette fois sur la grande scène avec de déjà solides musiciens de sa génération : Franck Woeste (p), Sylvain Romano (b), Karl Jannuska (dm), pour former un excellent quartette qui joue dans la mouvance du Wayne Shorter actuel, essentiellement des compos du leader. Son concert fut un diamant sorti de la gangue de la nuit.
Robin McNelle est une chanteuse dans la tradition. Elle a du feeling, une belle diction, une voix grave et chaude, et scatte façon Ella. De plus elle est douée d’une présence charismatique qui, le 22, a subjugué la foule jamais aussi dense, de mémoire de Place Bouzigue.
Le 23 c’est la belle voix grave de Sandy Patton qui remplissait l’immense place d’Armes. Elle gagna la foule par son scat solide, sa présence, son swing, parfaitement encadrés par Norbert Grisot inspiré au piano, Hervé Meschinet faisant preuve d’un beau lyrisme à l’alto, et d’une impétuosité chauffée à blanc à la flûte. Fabien Marcoz (b) et Yoan Serra (dm) assuraient la pulse avec à propos.Du jazz populaire au sens noble du terme.
L’étincelant et ardent altiste Stefano Di Battista présentait le 24, dans la joie, et de sa faconde italienne, son Trouble Shootin’, avec un étonnant Baptiste Trottignon à l’orgue, un prodigieux Fabrizio Bosso à la trompette, un mélange de Bubber Miley et Wynton Marsalis, et un batteur fantastique, Greg Hutchinson. Un répertoire hard bop revisité, joué avec la fougue, le feu et la rage de musiciens qui s’éclatent sur scène. Foule galvanisée !
Changement d’atmosphère le 25 avec les Gospel Soul, six chanteurs et musiciens pour du chant gospel de scène. Ça plaît toujours. Ils peuvent même venir chanter à votre mariage.
Enfin le jazz revint le 26 avec Monty Alexander « Jazz & Roots », groupe double, inouï, deux batteurs, deux bassistes, un pour le reggae, l’autre pour le jazz, et un guitariste polyvalent. Monty joue par exemple reggae avec la rythmique ad-hoc, et passe jazz dans le même morceau et dans la continuité avec l’autre rythmique, et vice versa, et ça fonctionne à merveille. Le pianiste commande cette machine avec brio et efficacité. Belle présence scénique du groupe. Grand moment.
Déjà la fin le 27 avec un dernier concert assuré par ALF: Marc Abel (g), Stéphane Leroy (b), Franck Farrugia (dm), des vétérans locaux qui ont bien mérité de la musique. Et qui s’expriment dans un jazz rock au groove puissant.
Et toujours les sympathiques apéro-concerts  sous les platanes de la Place Puget au centre ville, du 19 au 26 juillet, sous la houlette débonnaire mais ferme de Bernadette Guelf :
En ouverture, le 109 Jazz Quartet : deux élèves du CNR , Julien Getreau (p) Rémi Meurice (s), encadrés par les chevronnés Michel Cerny (b) et Frédéric Mennerat (dm)
Le 21 c’est au tour du Maraval Orchestra : Daniel di Francesco (s), Jean-Luc Delpiano (g), Dominique Capuzzi (b), Frédéric Ambroggi (dm) pour des standards interprétés d’une façon mainstream de bon aloi..
A 16 ans Marcel Sabiani faisait déjà les beaux jours du Jazz Club de Toulon. Revenu dans sa ville natale après une brillante carrière il fallait voir sa joie et son bonheur de jouer de grands standards, jazz en poupe, le 22, avec les excellents Mario Stanchev (p) et Thomas Bramerie (b), eux aussi en plein délice.
Le 23 c’est le tour de la grande famille des Petrucciani : Nathalie (voc), Philippe (g), Louis (b) augmentée du solide Manu Roche (dm) qui s’est donnée à fond pour cette Reunion. Nathalie joue d’une très grande tessiture avec de la puissance et de la clarté dans tous les registres. Elle scatte à merveille façon Sarah, avec des phrases très riches. Louis lance sa mitraillette assassine, et Philippe, digne descendant de Wes Montgomery, fait preuve d’une grande sensibilité, qu’on retrouve dans ses compositions. Un « ‘Round Midnight » d’anthologie avec les paroles de Claude Nougaro.Une chanteuse et un groupe à suivre.
Un répertoire hard bop le 24, avec l’excellent pianiste Ahmet Gülbay, les solides frères Levan : Chris (b) et Philippe (dm), pour une rythmique béton, et josé Caparros (tp) illuminé par cette musique, Hervé Meschinet allumé de chez allumé, fantastique à la flûte traversière et piccolo. Du jazz direct, chaud, reposant sur le swing et la mélodie, et qui ne laisse personne indifférent. Témoins les centaines de personnes qui sont restées scotchées jusqu’à la dernière note.
Le hard bop a décidément la faveur du festival, et les 5 musiciens du Blue NoteQuintet s’y sont frottés le 25. Mission difficile !
L’honneur du dernier concert revenait à Frédéric Viale, un excellent accordéoniste swing-musette tendance Galliano, qui s’exprime à la tête d’un quartette où se produit un guitariste intéressant, Thierry Galliano (rien à voir avec l’autre).
Cette fois, pour diverses raisons, pas de concerts après minuit, ni de Workshops. Par contre une innovation originale : des ateliers « Jazz dans la rue » animés par Jean-Jacques Garsault (g), Marc Tosello (b) et Lucien Chassin (dm). Le principe est simple, ce trio de musiciens au métier affirmé, qui connaissent tous les standards, se tient dans un coin de rue, et les musiciens qui veulent s’exprimer en orchestre, avoir des conseils, viennent avec leur instrument, et ça marche !
Cette 19° édition fut un grand cru jazz, avec toujours ce choix démocratique et somptueux de concerts gratuits pour animer des places et des quartiers de la ville. Tout l’art consiste à mettre l’artiste qui conviendra le mieux à l’identité sociale de la place. Et Daniel Michel est passé maître en la matière. Il peut être fier de son imposante machine du COF, efficace et bien huilée, où toutes et tous se donnent à fond pour la réussite des concerts. Et ce fut très réussi comme en ont témoigné les ovations et les incessants rappels à chaque concert.

Serge Baudot

© 2008 Evasion Mag