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JEAN FERRAT, LE ROI DE LA MONTAGNE

Ferrat restait, après la disparition de Brel, Brassens, Ferré, l'un des derniers "dinosaures" de la chanson française.
Lorsque j'emploie ce mot c'est avec affection et beaucoup d'admiration car, après eux, la place est et reste vide.
Ferrat est devenu un "pays". J'entends par là que, de grands parents ardéchois, j'y ai gardé de profondes racines, ma maison familiale, mes châtaigniers et si j'y "monte" souvent, j'y vais entre autres faire chaque année ma récolte de châtaignes, mes confitures et mes "marrons au sirop".
Ferrat a un jour découvert l'Ardèche et s'y est définitivement installé, faisant comme moi mais en plus, s'occupant de sa petite commune, Antraigues, à quatre kilomètres de mon village.
Longtemps j'ai voulu l'interviewer. Souvent j'ai appelé Valérie Gérard, attachée de presse des disques Meys mais à chaque fois c'était un non définitif. Ferrat ne voulait plus donner d'interview, il avait tourné la page.
Un jour, me baladant au fameux château de Craux où Robert Enrico avait tourné son "Secret", je tombai nez à nez avec lui.
En campagne, ce n'est pas comme en ville, on se salue quand on se croise et je pris mon courage à deux mains pour me présenter et lui demander de vive voix un entretien. Il fut très aimable mais aussi très direct :
"Pour le moment je n'ai rien à dire mais envoyez-moi un petit mot via ma maison de disques… On ne sait jamais !"
Ce que je fis dès que je rentrais à Toulon.
Et il est à préciser qu'il me répondit, chose rare chez les artistes.
Suite à ce bref échange, chaque fois que j'allais me promener à Antraigues, il était courant que je le retrouve à une fête quelconque, jouant aux boules ou prenant simplement un pastis.
On s'y faisait un petit salut de connivence.
A Antraigues, on peut le dire, Jean Ferrat a découvert la vraie vie loin d'un show biz auquel il n'a jamais vraiment adhéré.
Il s’en est évadé très vite, dès qu’il en a eu la possibilité.
Nous étions en septembre 1991. Son dernier disque remontait à six ans, et voilà qu’un jour, Valérie Gérard m’appelle :
« Jean m’a dit de vous prévenir qu’il faisait une petite rencontre intime à Entraigues. Il veut vous faire écouter son dernier disque « Ferrat 91 » et vous ne serez que trois journalistes. Après ça, en dehors de l’émission de Michel Drucker, il ne fera aucune promo. Pouvez-vous vous joindre à lui ? »
Et comment !
Nous venions de créer, à peine un mois, notre magazine « Evasion Mag », je travaillais toujours pour « Nice Matin » et ce serait un superbe scoop !
J’étais heureux et honoré qu’il m’ait choisi et avec mon épouse, notre valise fut très vite faite pour rejoindre notre maison… et la sienne aussitôt !

Le temps passant, vous pouvez imaginer que nous étions impatients de le retrouver et surtout, de découvrir ce tout nouveau disque bien avant tout le monde… et même Michel Drucker puisque ce qu'on allait écouter, ce n'était pas le disque - dont il n'avait que la photo de la pochette qu'il nous montra - mais une énorme bande magnétique qui contenait les 14 chansons inédites.
Je ne sais si vous pouvez vous rendre compte mais écouter des chansons nouvelles pour la première fois face au regard de l'auteur qui scrute vos moindres expressions, vos sourires, vos froncements d'yeux, c'est quelque chose d'énorme et d'extrêmement émouvant.
"C'est - nous avoue-t-il - la première fois que je fais une chose pareille. D'habitude je mets le disque et je m'en vais.
Mais là, je l'avoue, j'ai très envie de voir vos réactions à chaud, j'aime voir vos visages, je veux sentir passer vos émotions… si émotions il y a"
Je vous avouerai tout de suite que, de l'émotion, il y en eut !
Œil pétillant, sourire chaleureux, simplicité et…quelque peu d'appréhension de sa part…
Même si l'on s'appelle Ferrat, que l'on n'a plus grand chose à prouver, je suppose que la première écoute d'un nouveau bébé devant des journalistes - même si nous n'étions pas " la grande presse " - est assez émouvante pour être quelque peu fébrile.
Alors on est à la fois heureux, fiers d'être là et impatients d'écouter même s'il nous fait un peu languir en nous donnant quelques explications :
"L'accouchement de ce disque n'a pas été facile. Il a pourtant commencé un an et demi après le précédent mais ça fait bien trois ans que j'y suis dessus, en parallèle avec un autre disque qui sortira… dans deux ans : des poèmes d'Aragon que j'ai mis en musique.
Ca fait quelque trente chansons !
Moi qui ai souvent travaillé dans l'urgence et même, quelquefois, en catastrophe, je me trouve pour la première fois avec un capital chanson énorme. Paradoxalement, j'ai eu plus de mal à mettre en musique mes textes que ceux d'Aragon !
Avec cet album je suis revenu au travail solitaire puisque j'ai écrit paroles et musiques.
Je crois que ce disque représente en totalité ce que je suis… J'y suis en total accord avec moi-même"
Et il est vrai qu'à l'écoute, on l'y retrouve tout entier. D'abord cette voix des grands espaces soutenues par les orchestrations d'Alain Coraguer. Et puis on y retrouve aussi sa poésie, ses émotions, sa tendresse, ses colères, ses convictions, ses coups de cœur et ses coups de gueule… Bref, Ferrat dans toute sa splendeur, chanteur, poète, homme de conscience, homme avant tout.
"Je suis à contre-courant du discours actuel, discours aujourd'hui interdit mais que je peux, moi Ferrat, me permettre d’avoir. J'essaie de dire au mieux ce que je ressens profondément car je réagis à tout.
Et tout le monde devrait faire de même !"
Il a alors quitté Paris depuis déjà 27 ans.
Il s'est éloigné d'un show-biz qu'il ne supportait plus et, en devenant "Ardéchois cœur fidèle" il a acquis une belle sérénité mais ne s'est pas pour autant calmé dans ses idées et ses convictions !

On écoute donc religieusement cette bande qui deviendra "Dans la jungle ou dans le zoo" titre de cette première chanson qu'il nous fait écouter : la liberté, l'enfermement, la régression, l'espérance qui part en fumée, l'expérience du passé qui ne sert à rien… Tout est dit dans cette chanson que lui a inspiré le réalisateur Tchèque Milos Forman parlant de son éventuel retour dans son pays : "Ca fait longtemps que je vis dans la jungle… je vais retourner au zoo".
Même loin des villes et du monde, Ferrat s'intéresse à celui-ci et ce n'est pas pour rien qu'il a écrit "La paix sur terre", un hymne à la paix même si cela peut déconcerter quelques-uns !
"C'est vrai qu'en général je n'aime pas les hymnes mais, comme nous sommes tous faits de contradictions, aujourd'hui… c'est la mienne !
J'ai écrit cette chanson malgré moi et ça correspond totalement à ce que je pense. Je crois qu'il faut avoir une grande force intérieure pour écrire ça aujourd'hui. Je sais que ça ne plaira pas à tout le monde et qu'on aurait "déconseillé" à un jeune chanteur de l'enregistrer !
Je crois qu'il faut commencer à être sérieux pour parler de la paix. Lorsqu'on se rend compte que le Japon et l'Allemagne obtiennent par la paix ce qu'il n'ont pu avoir par la guerre et que la France se cramponne à sa bombe atomique… On croit rêver !
Qu'est-ce qui fait encore, dans le monde, notre prestige ? Pas la bombe mais les Droits de l'Homme… Notre passé est hélas bien passé. Rendez-vous compte de l'impact que ça aurait du point de vue universel, si la France refusait la bombe !
Notre politique d'aujourd'hui est folle, désastreuse et totalement dépassée. Et si cet hymne boucle le disque, c'est parce que la vie de l'Humanité est en jeu".
C’est fou ce que ces propos sont toujours d’actualité !
Mais dans ce disque il y a aussi des moments plus légers et drôles comme les rêves d'aujourd'hui des jeunes filles sur une musique "rossinienne", une chanson d'amour façon Trenet, la vie d'aujourd'hui qui débloque sur fond de musique branchée, un hommage à Van Gogh et surtout une chanson hommage à son ami ardéchois disparu… "Tu aurais pu vivre" et… qui nous fait tous pleurer !!!
Grand moment de partage et d'émotion que nous offre cet homme qui, comme Pagnol, "cultive l'authentique".
Moment qu'on rallonge avec un repas à la Remise, petit resto de ses amis Jouanny où il nous racontera ses confitures, sa dernière partie de pétanque, où il aura un petit discours " politico-macho " qui fera grincer les dents des dames qui nous rejoignent – dont ma femme ! - et même quelques hommes !
Mais aussi un beau moment lorsqu'il nous raconte la mort du fils d'Ouralou, son chien berger de 15 ans…
A le voir vivre ainsi, on se rend compte qu'il colle totalement à ce paysage d'Ardèche, à la fois sauvage et accueillant, âpre et chaleureux.
Il y est en totale harmonie.
Ce n'est pas pour rien qu'un jour il a "échoué" là et s'y est ancré.
Mon Dieu, que la montagne est belle… lorsque c'est la mienne et qu'elle nous est contée par Jean Ferrat qui en était devenu le roi !
Aujourd’hui, mon amie Isabelle Aubret, éplorée, est venue le saluer une dernière fois, avant de le chanter devant tout ce petit peuple ardéchois et d’ailleurs qui le pleure comme elle, comme Gérard Meys, son compagnon et producteur depuis des décennies.
Su la tournée « Age Tendre », nous aurons l’occasion de reparler de celui qui, avant chaque entrée en scène, la présente comme sa meilleure interprète, son amie de toujours, celle avec qui le succès est arrivé et l’amitié ensuite, indissoluble.
Ferrat… Après Brel, Brassens, Ferré… Quel trou énorme il va laisser dans la Chanson Française…

Jacques Brachet

© 2008 Evasion Mag