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DES NOUVELLES DU JAZZ - Par Serge BAUDOT

Christian BRAZIER « Sazanami » (CELP 57 - Harmonia Mundi)
Christian Brazier (b solo). Invités : Christophe Leloil (p), Philippe Renault (tb), Bastien Ballaz (tb)
Enregistré le 25 février 2004, 12 septembre et 11 octobre 2006 à Pernes-les-Fontaines
Quoi de plus rébarbatif pour l’amateur ordinaire qu’un disque de contrebasse solo ? Eh bien on aurait tort de se fier à cet à priori, car Christian Brazier réussit à produire un disque enthousiasmant sur tous les plans. D’abord par sa sonorité, ample, grave, profonde, terrienne et aérienne à la fois, la pureté des attaques. Son goût de la mélodie forte et son lyrisme qui vient du fond de la vie. Ensuite par sa conception orchestrale de l’instrument, qui lui permet la plupart du temps de se passer de piano ou de guitare, il tisse un tel tapis lyrique que les solistes n’ont plus qu’à s’envoler ; conception qui fait merveille en solo absolu. Ici, pas de bruits divers, de percussions sur la caisse, juste le pizzicato ou l’archet. Les seuls rares effets sont des rebondissements sur les cordes, mais là encore d’une façon mélodique. Et par dessus tout ça une imagination musicale jamais en défaut, ainsi que des qualités de compositeurs hors pair. Les cuivres n’interviennent que très parcimonieusement, juste pour ajouter quelques couleurs à ce tableau de haïku. Le haïku, genre littéraire japonais, permet en 3 vers brefs de rendre le fugace, l’éphémère de la vision, du ressenti ; ce que produit aussi la musique. Sazanami signifie : Les rides à la surface de l’eau. Brazier sait rendre aussi la profondeur de l’eau sous les rides. Son voyage au Japon lui aura été bénéfique.

Jean-Michel CHARBONNEL Quartet
« Individus Civilisés » (Âmes 3009 - Harmonia Mundi)

Jerry Bergonzi (s), Jean-Michel Charbonnel (b), Benoît Sourisse (p), André Charlier (dm)
Enregistré en novembre 2006 au studio des Egreffins
Jean-Michel Charbonnel est un jeune musicien (né en 1971) qui débute à 8 ans par le clarinette, découvre le jazz par les disques de Miles Davis, alors il étudie le piano, l’harmonie et la basse électrique. En 89 il étudie la contrebasse à Paris et obtient une maîtrise de musicologie à la Sorbonne pour « La guitare basse dans le jazz ». En 98 il sort un premier CD, Club, et voici le deuxième avec Charlier et Sourisse, qui ne sont plus à présenter, ainsi qu’un magnifique invité, Jerry Bergonzi, saxophoniste à la sonorité puissante, avec un phrasé qui mord dans la mélodie, des growls et du groove ; il sait aussi être tendre et délicat dans les ballades, qu’il cisèle comme « Louise ». La rythmique carbure à fond grâce à la parfaite entente piano-batterie, et la pompe élégante du bassiste. Celui-ci bâtit ses solos sur la mélodie. Il est l’auteur des thèmes et des arrangements. Il s’est inspiré de 10 textes du poète Bernard Ascal. Il nous dit : « J’ai simplement mis ces poèmes en musique à la manière de chansons…car en effet le sens profond des mots influence considérablement notre manière de jouer… ». Ceci n’a rien d’étonnant. Nombre de grands jazzmen m’ont dit qu’il leur fallait avoir en mémoire les paroles des standards qu’ils jouent pour y entrer complètement ; n’oublions pas que la plupart des grands standards sont à la base des chansons.
Belle réussite de ce quartette avec des musiciens en osmose sur un beau projet musical structuré et emmené de mains de maître par le leader.

Sylvie COURVOISIER « Lonelyville » (Intakt 120 - www.intaktrec.ch)
Sylvie Courvoisier (p), Mark Feldman (vln), Vincent Courtois (cello), Ikue Mori (electronics), Gerald Cleaver (dm)
Enregistré du 6 au 8 avril 2006
Sylvie Courvoisier est ici d’abord un compositeur. Elle donne la même place à tous les instruments, chacun trouvant son rôle dans la composition, avec la liberté d’improviser mais en relation avec les autres parties du morceau. Elle est superbement aidée en cela par les musiciens qu’elle a choisis, et le fait que tous se connaissent bien. Mark Feldman connaît tout des différentes cultures du violon, on peut l’admirer sur « Cosmorama ». Le violoncelliste le suit et le complète parfaitement. Le batteur est capable de jouer très fin puis de libérer les forges de Vulcain. Il en est de même pour la pianiste qui fait preuve d’une grande force de frappe ou alors elle égrainent des sortes de rêveries ; elle cimente ce quartette sans failles. Quant aux fantaisies électroniques, elles sont subtiles, douces, parfois de légers gazouillis, et donnent une facture originale aux interprétations.
Certes on a affaire à des musiciens de jazz, mais pas seulement, et cette musique louche plus du côté de Bartòk et consorts que du jazz pur et dur, c’est pour cette raison que je la classe en « découverte », car en tant que musique contemporaine j’aurais mis « indispensable ».

Franck FILOSA « Olie e pas »
(Jazz Côte Est 200601/1 - franck.filosa@orange.fr)

Sophie Alour (ts), Carine Bonnefoy (p), Jean-Daniel Botta (b), Franck Filosa (dm)
Enregistré les 16 et 17 février 2006 à Paris
Franck Filosa est un jeune batteur qui a appris le jazz avec Yvan (le père) et Lionel Belmondo, la batterie avec Bruno Ziarelli puis Philippe Combelle. En 1990 il remporte un premier prix avec son groupe Magenta, ce qui lui permet de jouer en première partie de grands noms comme Ron Carter, Hermeto Pascoual. Puis il poursuit sa route de jazzman pour arriver à ce premier disque, qui, disons-le tout de suite, est une belle réussite. Il sait soutenir et relancer, avec souvent de petits roulements très efficaces ; il joue d’un beau chabada. Sophie Alour apprend la clarinette à 13 ans et découvre le sax à 19. Quasiment autodidacte elle entrera en 2000 au Vintage Orchestra , et en 2001 elle crée un sextette avec Stéphane Belmondo, puis elle intègre le big band de Christophe del Sasso ; en 2004 elle fait partie du quartette de Rhoda Scott. Et c’est parti, elle remporte un tremplin jazz, joue avec Wynton Marsalis, Aldo Romano. Elle apparaît sur plusieurs disques en sidewoman ou en leader, dont le dernier est Uncaged. Souffleuse d’une grande sensibilité, elle peut être très tendre (Oli e Pas), ou très lyrique, façon Coltrane, celui du célèbre quintette. C’est un grand sax. Botta n’est pas le premier venu, il a joué avec Eddie Henderson, Carlos Ward, Alain Jean-Marie, les Frères Belmondo, Christian Escoudé, Franck Amsallem, Sara Lazarus. Un son boulet de canon avec des attaques velours. Quant à Carine Bonnefoy elle s’est fait remarquée récemment comme compositrice hors pair pour son album Outre-Terres (2006-Cristal/Abeille Musique) avec le Metropole Orkestra dirigé par Vince Mendoza. La pianiste s’est donné un langage qui est un subtil mélange de bebop avec les diverses approches pianistiques d’aujourd’hui. Swing, sens du beau, sensibilité et lyrisme ; elle a tous les atouts pour être l’une des premières sur la scène jazz. Filosa a su arranger ces mélodies du folklore provençal de telles sortes qu’elles deviennent des standards au même titre qu’un « Night And Day » par exemple, enrichissant ainsi la palette des œuvres à jouer, et montrant une voie, car le folklore est riche et varié, mais trop souvent on n’en fait que du folklore mort, ou de la World Music insipide. Un disque réjouissant, plein de promesses quant à l’avenir de ces musiciens.

Perrine MANSUY Trio « Mandragore & Noyau de pêche »
(AJMISeries 15 (integralmusic.fr)

Perrine Mansuy (p), Eric Surmenian (b), Joe Quitzke (dm)
Enregistré à Pernes les Fontaines les 9, 10 et 11 avril 2006
Bien que très jeune Perrine Mansuy a déjà une belle carrière. Après des études de piano classique elle découvre le jazz en 86 en écoutant Keith Jarrett et le Kind Of Blue de Miles Davis. En 97 elle sort un premier CD en trio, Autour de la lune, en 98 c’est le quartette Maneggio qui aura le Prix de la Défense en 2000, cette même année elle enregistre Verso en duo avec la chanteuse Valérie Perez, duo qui devient trio avec Jean-Luc Difraya (perc) pour enregistré Alba, qui donnera lieu à un spectacle. Le producteur Alan Douglas lui fait enregistrer deux duos : Le Duo plays Jacques Brel et le Duo plays Aznavour, avec François Cordas (s). Puis voici ce nouveau trio qui produit une fort belle musique sur des compositions très mélodiques de la pianiste, et des morceaux de Ricky Lee Jones, Joni Mitchel et Carla Bley. Les arrangements font qu’il y a unité dans le choix des compos, sans exclure une diversité due aux approches différentes et aux variations de rythmes et de couleurs.
Perrine a quelque chose de Keith Jarrett c’est certain, peut-être plus dans le son que dans le phrasé, car elle a trouvé sa voix, faite de sa propre sensibilité, qui est grande, et de toute la richesse de ses expériences musicales. On pourrait dire qu’on a affaire à un trio de chambre, dont la force d’expression s’appuie sur la profondeur et l’engagement des musiciens. Les 3 voix sont complémentaires, et savent dialoguer en s’épaulant, se relaçant, échangeant sans cesse. Voici une pianiste à ajouter aux excellents et nombreux pianistes actuels, dont nombre de femmes, pour notre plus grand plaisir musical.

Indispensable
Liz McCOMB (Bonsaï Music 06 10 04 - EMI)

Liz McComb (voc, p), Tony Dorsey (voc), Ron Haynes (tp), Melissa Hasin (cello), Leroy Ball (g), Révérend Harold T. Johnson (org), Quentin Dennard (dm), Maîtrise de Paris, The Five Blind Boys Of Alabama
Enregistré en 2006 en différends endroits
Dans ce disque Liz McComb quitte le monde du gospel pur et dur, qui songerait à le lui reprocher. En fait, quoi qu’elle chante, c’est toujours du gospel, tant sa foi en dieu, sa sincérité, sa générosité, sa vérité transparaissent. On n’est pas du tout dans un mélange fadasse de diverses triturations worldiennes. On est dans dans le métal précieux, argent et or, « Silver And Gold » dans lequel on entend un violoncelle, qui apporte une autre voix, un souffle venu d’ailleurs. Il y a même un rap, et il est à sa place, sur le plus rebattu des spirituals, « Oh When The Saints », qui reprend un sang neuf et vous emmène au paradis, celui de la musique. Liz est capable d’érotisme, un érotisme sacré, sur « Come Back Lover », l’amant étant dieu, ou Jésus, mais on sait que de célèbres saintes s’adressaient à lui dans un langage très hot. Alors on revient au jazz hot. Elle réconcilie la musique du diable, le blues, avec la musique du ciel , le gospel. Un message d’amour et de paix, quand il est dit avec cette force, et du fond de l’âme, c’est très bon pour aider à apaiser les souffrances de pauvres humains qui errent dans ce monde si malmené. Voilà une musique qui donnerait envie de prêcher, plus sérieusement elle rend heureux et donne envie de bouger, de danser.

© 2008 Evasion Mag