CANNE - PALAIS DES FESTIVALS
"DOM JUAN" : UNE GRÂCE THEÂTRALE

Comme Tartuffe, Dom Juan, le festin de Pierre fut la pièce la plus censurée de Molière et déclenchera en son temps la colère des autorités religieuses. C’est également une pièce où l’on meurt, où on se bat, où l’action se déroule en plusieurs lieux défiant la règle classique des trois unités : « qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli… » et …ce sont les méfaits de l’incorrigible Dom Juan qui vont occuper la scène !
Le public cannois a pu découvrir sur la scène du palais des Festivals, un Dom Juan servi par le talent en autre de Philippe Torreton, formidable Dom Juan et metteur en scène de la pièce et Jean-Paul Farré (Sganarelle). Infidèle, séducteur, libertin et blasphémateur, Dom Juan, jeune noble sicilien accompagné de son dévoué valet Sganarelle, accumule les conquêtes amoureuses séduisant tour à tour les jeunes fille nobles et les servantes, les abandonnant dés qu’elles sont séduites,même après un mariage .
Dona Elvire, une de ces « victimes » réclame réparation pour sa perfidie, elle n’hésite pas à dépêcher ses deux frères à la poursuite de Dom Juan. Avec son père,- lequel clame que « la vertu est le premier signe de noblesse » , le héros est plutôt odieux, il montre peu de respect, remet en cause les conditions chrétiennes et attise les défis , jusqu’à celui de la fin : le repas avec la statue du Commandeur , tué par Dom Juan quelques temps auparavant et qui l’emportera dans les flammes de l’enfer.
Dans son récit, Molière a créé un personnage ayant tous les vices de son époque mais il en explique les buts, les convictions et les raisonnements. La mise en scène de Philippe Torreton est assez sobre, souvent sombre, un arrière-plan gris noir, des rideaux rouges sur le devant de la scène derrière lesquels on prépare les décors de certaines scènes, les ombres s’agitent et évoluent dans des ambiances d’intérieurs de maîtres flamands, avec des tables encombrées d’une mappemonde et de piles de livres, la scène « d’extérieur » où deux paysannes s’affrontent au sujet des promesses de Dom Juan évoque l’Angélus de Millet. Des plages de silence sont respectées entre certaines répliques, l’ensemble reste grave et solennel sauf lorsque Sganarelle s’emporte ou se fait rosser .Ce dernier n’est pas non plus de taille à lutter contre son ‘abominable maître’ qu’il n’a pas les moyens rhétoriques de faire changer d’avis et de protéger contre le « courroux du ciel » qui prendra les traits d’une statue qui parle et qui bouge !
Comment ne pas trouver la pièce diffamante pour l’église avec de si pitoyables représentations du divin ?
Peut-être, Molière souhaitait-il une fois de plus parler de nous et non de Dieu ? Torreton déclare que : « Dom Juan est un révélateur parfois conscient, souvent inconscient des limites humaines, la pièce dépeint un monde vieillissant, une société, ses failles, ses limites, ses codes. La vie, les choix, les actes de ce héros provocateur nous questionnent et nos faibles réponses nous trahissent, c’est cette peinture que je veux montrer. »
En tout cas, quel plaisir pour les spectateurs de redécouvrir les richesses de la langue française maniées par le détonnant duo Torreton- Farré et leurs « acolytes » sur scène ! Ah ! La musique des subjonctifs ! ; "Que je connusse…", "Que j’allasse...", "Lorsque vous le trouvâtes... ».
Un beau moment de grâce théâtrale nous a été offert et les interprètes ont été chaleureusement acclamés par le public cannois. Merci, une fois de plus à Monsieur Molière !
Isabelle G
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