CD JAZZ... C'EST DU JAZZ !
Découverte
Laure Donnat 5 - Straight Ahead (Mosaïc Music)
Laure Donnat (voc), Gilles Grivala (s), Jean-Luc Granier (g), Lilian Bencini (b), Frédéric Pasqua (dm)
Enregistré les 10 et 11 décembre 2007 à Pernes les Fontaines
La première fois que j’ai entendu Laure Donnat c’était au cours d’un après concert au festival du Fort Napoléon à La Seyne sur Mer, et j’avais senti qu’il y avait là de la graine de chanteuse de jazz, sentiment plus que conformé quand je l’ai entendue pour la seconde fois dans l’ONJ de Paul Damiani. Avec ce CD, elle continue sur la voie qu’elle a tracé lors de son précédent disque « Le temps d’agir », mais avec des musiciens différents, sauf Lilian Bencini à la basse. On goûte à nouveau le charme de sa voix, son aisance, sa sensibilité souvent mêlée de tendresse sur les tempos lents, son punch, et sa façon de se donner corps et âme. Ce qui frappe dans son jeu c’est la puissance du son, même quand elle chante piano, celle qu’on trouve chez toutes les grandes, quel que soit le type de musique. Elle est entourée de musiciens qui la servent à merveille, à noter les belles interventions du sax. Les thèmes sont d’elle-même, et de Bencini et Granier. Elle a écrit la plupart des textes, qui sont intéressants, et critique de notre époque.
L’ensemble est assez éclectique. Elle chante en français et en anglais. Très brillante sur certains morceaux comme par exemple « CQFD », pris assez funky, puis elle s’envole dans un scat brillant et une scansion très personnelle, différente de celle des rappeurs. Il y a là quelque chose à creuser.. Autre réussite du même tonneau « Black is » sur un poème de Umar Bin Hassan.
Laure Donnat trouve une voie qui lui permet de s’exprimer avec ses immense qualités, tout en flirtant avec les musiques d’aujourd’hui.
Sélection
Claudio Fasoli Emerald Quartet - Venice Inside (egeamusic)
Claudio Fasoli (s), Mario Zara (p), Yuri Goloubev (b), Marco Zanoli (dm)
Enregistré à Cavalicco (Italie) en 2008
Claudio Fasoli est né à Venise, et c’est un vénitien pur lagune, il lui revenait donc de nous chanter à la fois le cœur de Venise et la Venise de son coeur, de pénétrer à l’intérieur du mystère qui donne à cette ville des villes ce charme tentaculaire, qui vous transporte à jamais une fois que vous y avez goûté. Ville sans voitures, où le clapotis de l’eau est déjà musique, dans ce partage d’eau, de lumière et de ciel. Sûrement Claudio avait dans sa mémoire la musique de Vivaldi (1678-1741), cet autre vénitien dont la musique naquit de l’envoûtement de la cité des Doges, et n’oublions pas son contemporain Albinoni (1671-1751). Voilà donc Claudio Fasoli en auguste compagnie. Chacune de ses compositions a pour titre un endroit de Venise, endroits connus comme La Giudecca par exemple, ou plus secret comme Squero (atelier de réparation des gondoles).
Pour son second disque l’Emerald Quartet développe toutes les qualités qu’on avait pu goûter dans le premier : Claudio nous offre sa grande sensibilité et son lyrisme à fleur de peau qui touchent l’auditeur au cœur. Le compositeur joue de la subtilité des couleurs et de la beauté des mélodies ; c’est un éloge de la douceur de vivre dans cette ville aux beautés multiples. Mario Zara est un pianiste fin et sensible, qui sait laisser aux notes leur poids de silence, tout en étant capable de s’emballer sur les tempos rapides. Le batteur joue dans la même cour : soutien délicat aux balais, relance des solistes, mise en place pile poil, swing, sont l’essentiel de ses qualités. Le bassiste, qui vient du classique et de Russie est très vite devenu un parfait contrebassiste de jazz. Il est remarquable à l’archet comme dans « Arogarb » , qui rappelle le passé byzantin de la cité. Le premier morceau « Rioterà » est introduit par le pianiste qui laisse résonner des accords qui nous font entrer dans le mystérieux, puis le saxophone apparaît comme la brume sur la lagune, et le soleil se lève dans la gloire de la musique. Disque tout de délicatesse et de sensualité, ce n’est pas de la musique descriptive, mais une réussite jazz pour traduire « les émotions et les couleurs » qui à la fois naissent et s’ancrent dans le cœur des musiciens.
Koppel and co - European Jazz Factory - Cowbell Music 29 (Nocturne)
Benjamin Koppel (s), Gueorgui Kornazov (tb), Cedric Piromalli (p), Thommy Andersson (b), Daniel Humair (dm)
Enregistré en mai 2006 à Paris
Je me souviens qu’un jour, du temps du grand festival de Jazz de Nîmes, Daniel Humair voyant Paul Motian s’installer à la batterie et se rapprochant de la scène m’avait dit : Il faut que je voie ce gars-là jouer de près, je n’arrive pas à comprendre comment il fait. Eh bien c’est chose faite car dans « Tout le monde est tout le monde » Daniel joue façon Motian, avec cette beauté de la frappe et la qualité des rebonds qu’on lui connaît. Et dans « The Spy Who… » Humair réussit la synthèse Motian-Bop-Humair, c’est remarquable et il lance le trombone qui y va de ses phrases assassinent, courtes et nerveuses. Celui-ci possède une absolue maîtrise de l’instrument, de l’extrême grave au suraigu, un phrasé généreux, le sens da la mélodie, de la chauffe, avec cette sonorité grave et ample des trombonistes new-orleans. Le saxophoniste a déjà une belle carrière aux côtés de Chano Dominguez, Phil Woods, Palle Danielssons, Larry Goldings, Paul Bley, et plusieurs disques à son actif avec son propre quintette et d’autres groupes. A l’alto il a un jeu assez ténor, qui louche souvent du côté de Bird, voire Coltrane,et assez alto au soprano, ce qui lui donne son originalité. C’est un musicien en faveur de la mélodie, au lyrisme tendre et fort. Il est également un compositeur solide et original, tous les thèmes, sauf 3, sont de lui. C’est une écriture à la Bach, pourrait-on dire, en ce sens que les arrangements fonctionnent en fugues et contrepoints. Le pianiste a un phrasé clair, des notes bien déliées, pleines qui s’épanouissent dans le silence, très bon soutien aux solistes, le bassiste n’est pas en reste, qu’on écoute ses tenues graves derrière le piano dans « Wild Is The Wind », morceau beau comme un requiem. A noter aussi « Chatelet Chill » dans une passionnante harmonisation à la Monk.. Ce disque est construit dans une parfaite unité, chaque morceau étant en quelque sorte un mouvement de l’œuvre, le dernier répondant au premier. Une musique qui frappe au cœur et à la tête.
Bernard Santacruz - Lenox Avenue - Rude Awakening 2013 (Les Allumés du Jazz)
Bernard Santacruz (contrebasse)
Enregistré en octobre 2003 et juillet et octobre 2006 à Montpellier
Le livret annonce d’emblée que les pièces que Bernard Santacruz présente sont parfois « en forme d’hommages dédicataires transparents ou de revendications esthétiques », et le disque est dédié à Charles Tyler, Denis Charles, Frank Lowe, Siegfried Kessler avec qui Bernard a joué, et Bernard Prouteau le créateur de Jazz à Poitiers, tous disparus hélas !. Voilà qui pose l’esthétique musicale du contrebassiste.
Un disque de contrebasse solo, bigre ! pas très grand public. Bernard Santacruz s’inspire de la lignée des grands contrebassistes qui jalonnent l’histoire du jazz, de Jimmy Blanton à Barre Phillips en passant par Paul Chambers, Jimmy Garrison, Oscar Pettiford entre autres. C’est dire qu’on retrouve chez lui la profondeur, la gravité, le son chanté, puissant et rond, la rigueur des attaques, le phrasé original, le goût de la mélodie, s’autorisant aussi à exploiter de temps en temps le côté percussif en laissant résonner les cordes sur le manche, ainsi que les harmoniques ou autres possibilités de l’instrument, mais juste pour épicer légèrement son propos. Allant parfois jusqu’à laisser entendre sa respiration, ce qui ajoute un élément intime, physique, à l’expression, comme sur « Lenox Avenue ». Il tire des sons sitar en contraste avec les sons graves, dans un mélange d’archet et de craquements, d’accords dissonants qui créent un effet infernal sur « Nadja ». Il aime aussi à utiliser l’effet staccato de l’archet, et les rebonds du dos, pour un emballement particulier (« Hami »), les glissandi graves en pizzicato qui donnent une coloration dramatique. Et puis il y a des plages sereines, belles, tendres, telles « Nanna d’amore - White Horses ».
Un disque varié, prenant, facile d’écoute, à mettre devant toutes les oreilles.
Une chronique de Serge BAUDOT |