LE RETOUR DE MICHEL BOUJENAH REALISATEUR

Ces trois amis : Pascal Elbé, Kad Merad et Mathilde Seignier, se connaissent depuis l'école. Ils ne se sont jamais quittés, se séparant de tant en temps comme la vie sépare ceux qui s'aiment mais le trio se reforme très vite dans une joyeuse équipe, se soutenant, s'amusant, s'engueulant, se fâchant et c'est une jolie chronique de ces trois pieds nickelés qui se retrouvent, chacun leur tour, dans des embrouilles ou des problèmes que les autres essaient, quelquefois très maladroitement, de dénouer. Tous trois sont épatants, aussi dissemblables que possible mais unis à la vie, même lorsque un homme "d'un certain âge" (Yves Rénier, parfait !) emballe la fille et essaie tant bien que mal de s'immiscer dans leur trilogie, ce qui donne des moments de pur plaisir car le film de Boujenah lui ressemble : drôle et tendre à la fois.
Le choix des comédiens est on ne peut plus parfait, quant au dialogue, il pétille et, sur des sujets graves, il emporte, par son humour, tout sur son passage, laissant largement la porte ouverte à l'émotion. On arrive à se dire qu'on aimerait bien faire partie de cette unité à trois têtes, trois coeurs pourtant si dissemblables.
A noter un beau moment d'émotion : l'apparition de Philippe Noiret, déjà beaucoup marqué par la maladie mais toujours superbement omniprésent.
Ce film, j'ai eu la joie d'être un des premiers à pouvoir le visionner durant le festival de Cannes et, durant le cocktail qui a suivi, l'ami Boujenah très en forme, aminci et toujours aussi gentiment abordable, nous a dit une jolie phrase : "Je suis un vieux conteur mais un jeune metteur en scène. Quoiqu'il arrive, je continuerai à écrire des histoires et à chercher le cœur des gens...".
Ca lui ressemble bien aussi !
J’avais donceu le privilège de découvrir ce film au festival de Cannes, loin de la foule déchaînée, avec un Boujenah toujours aussi charmant et volubile mais… stressé à mort car c’était sa première projection officielle avec un maximum de distributeurs et de directeurs de salles… dans la salle !
Mais tout s’était bien passé.
Avec cet arrêt toulonnais grâce au Cinéma Pathé, on retrouve un Boujenah tout aussi sympa et volubile et… tout aussi stressé car la date approche (sortie du film le 22 août) et malgré une tournée des villes et un accueil chaleureux, il a toujours autant de doutes : est-ce que le public aime mon film ou m’aime, moi ?
Il rigole malgré tout de cet état de fait :
« Je suis un grand stressé, même si cela ne se voit pas ! Sachez que je suis stressé 29h sur 24… Peut-être que je ne le suis pas quand je dors ou quand je pêche, ou encore quand je fais du sport ! Et encore… si vous saviez ce que je le suis lorsque j’ai un tournoi de tennis ! On dirait que ma vie en dépend !
Mais là, c’est vrai, plus la date approche, plus je sens monter le stress… Et qu’un réalisateur ou un comédien ne vienne pas me dire qu’il n’est pas stressé à la sortie d’un film… Ou alors il n’en a rien à foutre ! On est tous pareil, à des degrés moindres bien sûr… Et moi, c’est le degré supérieur ! »
Pour lui faire oublier ce stress on lui demande comment il a fait pour choisir ces trois amis…
« Déjà, Pascal Elbé, je n’ai pas le choix : on écrit ensemble et il se débrouille pour écrire un rôle pour lui ! Bon, ce n’est pas obligatoire qu’il y joue mais c’est dans l’ordre logique de son histoire. Et je suis sûr qu’il va lui aussi, passer à la réalisation.
Mathilde Seigner… je n’ai pas eu le choix non plus ! Elle avait aimé mon premier film « Père et fils » et elle voulait à tout prix travailler avec moi. Mais moi, je n’étais pas très sûr car, allez savoir pourquoi, j’avais peur de ne pas m’entendre avec elle. On se fait des gens une image qui est souvent fausse. On s’est donc rencontré et j’ai découvert une fille à la fois forte, pudique. Et elle avait vraiment envie de travailler avec moi, ce qui est toujours flatteur ! Du coup j’ai dit oui et je ne le regrette pas car ce n’est pas seulement une personnalité, c’est une grande actrice, une vraie professionnelle qui est différente dans chaque film. Je la définirais comme un animal, un pur sang. Elle est imprévisible, exigeante, instinctive. Lorsqu’elle arrive sur le plateau, elle connaît son texte au fil du rasoir – ce qui devient rare chez les comédiens et… je ne citerai personne ! – elle est donc prête à jouer et tout à l’air naturel. Il y a chez elle travail et rigueur et, au moment de tourner un lâcher prise qui la rend naturelle et convaincante. Elle est facile à diriger et l’on a su très vite s’apprivoiser.
Kad Merad, j’aimais ce qu’il faisait sans trop savoir ce que lui voulait faire. On a donc fait des essais et au bout de dix minutes, il a été tellement formidable que je savais que ce serait lui. Je suis allé jusqu’au bout des essais pour le plaisir de le voir jouer.
Yves Rénier, c’est par Mathilde que je l’ai rencontré. Je suis toujours sur les routes avec mon spectacle, je suis un type assez solitaire, je ne fréquente pas le milieu cinéma. Mathilde, elle, elle connaît tout le monde et, étant amie avec Yves, elle me l’a proposé. J’aimais ce qu’il faisait, je n’avais pas d’à priori sur son image du commissaire Moulin et je le considérais comme un excellent acteur, ce que m’a démontré ce tournage. On s’est donc rencontré et je lui ai dit que j’allais casser son image et il en était très heureux et excité même s’il était aussi très angoissé. Il a été parfait, tout de suite dans le rôle et je n’ai rien eu à lui dire. Je crois que ce sera la bonne surprise du film.
Voilà. Finalement, je n’ai pas eu le choix… ils sont tous venus vers moi comme des gens qu’on invite à un repas en espérant que chacun aimera les plats qu’on lui propose. On a vraiment formé une troupe. Et j’aime travailler en famille.
Donc vous n’écrivez pas pour quelqu’un en particulier ?
Surtout pas ! J’écris d’abord une histoire. Peut-être Pascal pense-t-il plus à lui qu’à quelqu’un d’autre mais pas moi. J’ai un tel respect de l’acteur - que je suis aussi - que je préfère lui proposer une bonne histoire plutôt qu’un rôle « écrit pour lui ». Je fais confiance aux comédiens et je veux qu’ils fabriquent eux-mêmes leur personnage et qu’ils alimentent l’histoire que je leur propose. D’ailleurs, beaucoup d’acteurs ont refusé le rôle de Baptiste car c’est un impuissant… C’est fou non ? Je ne vous dirai pas qui, une fois de plus, mais je trouve idiot de réagir ainsi et de penser plus à sa propre image qu’au rôle et à l’histoire qu’on vous propose, qui devrait justement apporter une certaine curiosité et une envie de « jouer » et non d’être le personnage !
Pour vous, l’histoire est primordiale ?
Tout à fait et un acteur doit se mettre au service d’une histoire qu’on raconte et ça, c’est pour moi la principale condition.
Au départ je me dis : qu’est-ce que tu veux raconter ? Il faut donc une histoire qui tient debout, des dialogues qui vont accrocher le spectateur. Pour moi c’est plus important qu’un beau mouvement de caméra. Sauf si c’est un film américain ! Mais s’il y a de belles images et rien derrière, ça ne va pas loin. Lorsqu’il tournait, Pagnol écoutait le son et ne regardait pas l’image. A la façon dont jouaient ses personnages, il savait si c’était bon ou pas. Et s’il n’était pas un grand réalisateur, il était un merveilleux raconteur d’histoires dont les films traversent le temps…
Vous êtes donc un raconteur d’histoire, m'avez-vous dit à Cannes...
Avant tout, oui ! Je crois beaucoup à la vertu des histoires. Ca paraît anodin mais ce peut être énorme, une histoire. Ca peut aller jusqu’à sauver des vies, comme une chanson. Avec mes histoires, et surtout en étant sincère, j’essaie de toucher les gens. Si les gens ont été émus, s’ils ont ri, le but est alors atteint. Et je continuerai dans ce sens.
Vous aimez écrire des histoires !
Mais je ne sais faire que ça ! J’en ai besoin et si je ne le fais pas, je meurs ! Comme beaucoup de méditerranéens j’aime raconter des histoires mais je ne suis pas écrivain, hélas, et ça, c’est mon drame. A l’école, j’avais zéro en rédaction mais lorsque j’ai dû raconter un roman devant le prof et les copains, j’ai eu 20/20 et je découvrais le plaisir, l’épanouissement, la considération des copains qui, tout à coup, me voyaient autrement !. Et lorsque j’entend rire le public, c’est l’accomplissement de mon travail. C’est ça ma vie !
Comédien, réalisateur… Où vous sentez-vous le mieux ?
Ce sont deux choses très différentes, complémentaires et tout aussi difficiles.
Ca fait 28 ans que j’écris et je joue sur scène et je ne suis toujours pas fatigué. Les seules choses qui m’ennuient aujourd’hui, ce sont les voyages continuels et la séparation d’avec ma famille. Mais je n’arrêterai jamais. Quant au cinéma, j’y ai vraiment pris goût. Au départ je pensais que je ne ferais qu’un film, pour voir. Aujourd’hui je sais que j’en ferai d’autres. Même si tout ça est difficile d’autant que je suis un perfectionniste et que j’essaie toujours de donner une impression de facilité. Mais monter tous les soirs sur scène, c’est à la fois difficile et excitant. Tourner, c’est à la fois un moment magique car ce que l’on écrit prend vie mais c’est aussi contraignant à cause de la technique et du temps qui passe vite… même si j’ai terminé mon tournage avec un jour d’avance !

On peut dire un mot de Philippe Noiret dont c’était la dernière apparition à l’écran ?
Bien sûr… (silence ému). C’était un comédien fantastique, un homme magnifique. Il était très fatigué déjà. Sa maladie avait démarré lors du tournage de « Père et fils » mais on ne le savait pas alors. Là, il savait qu’il n’en avait plus pour longtemps mais il voulait jouer jusqu’au bout et dès qu’il était devant la caméra on oubliait – ou presque – sa maladie et il était génial. On a beaucoup ri malgré tout car il donnait le change. Il avait une telle force, une telle volonté ! Il n’a jamais dit un mot sur sa maladie.
Ca a vraiment été un privilège pour moi et pour Pascal, de travailler avec lui. Surtout Pascal qui a joué son fils dans mon premier film et qui l’aimait beaucoup. Pour nous, tourner avec lui n’a été que du bonheur. Bonheur partagé et ce sera la version officielle… »
Silence à nouveau.
« Vous savez, je sais que Noiret sera de tous mes films, même disparu. Une affiche de film, un bout de film, sa voix off… Vous le verrez, d’une manière ou d’une autre ».
Amour – Amitié. C’est le sujet du film et Michel va être intarissable sur celui-ci
Mais au fait, sur quel sujet n’est-il pas intarissable ?!
« L’amour, l’amitié, ce sont les choses les plus importantes de la vie. Celles pour quoi on vit mais ce peut être aussi épanouissant de destructeur… surtout l’amour !
L’amour, c’est un mensonge formidable et sincère… du moins au début car, pour plaire à l’autre on est prêt à faire plein de choses, à se transformer, à devenir ce que l’autre veut qu’on soit… Avec le temps, tout s’use, on fait moins d’efforts et l’on se présente tel qu’on est. Et dans la vie d’aujourd’hui, c’est pour cela qu’il y a autant de divorces. Avant les couples restaient ensemble parce que c’était ça ou être banni de la société. Un divorcé était mal vu. Alors on faisait semblant, on sauvait les apparences, on vivait dans le mensonge. Aujourd’hui on divorce en trois minutes.
L’amitié, elle, n’est pas basée sur le mensonge, bien au contraire. Entre amis, on se dit tout même si l’on s’engueule ou si l’on se fâche. Ca n’est jamais pour longtemps. Avec Pascal, on se dispute sainement. Ca ne va pas plus loin. Je le considère comme un ami. Lui aussi… Du moins il le dit… et je l’espère vraiment car c’est facile à dire !
J’aime l’être humain… même s’il est monstrueux !. J’aime les gens et pour moi l’amitié est quelque chose qui a toujours beaucoup compté et qui compte toujours beaucoup. C’est ce qui me construit. Et au cinéma c’est un outil incroyable. J’aimerais, lorsque les gens sortent de mon film, qu’ils se posent deux questions : Est-ce que j’ai un ami ?. Est-ce que j’en suis un ?
L’amitié, comme l’amour, ça peut vous donner des ailes ou ça peut vous anéantir.
En dehors de Pascal, avez-vous des amis ?
Oui, peu, comme tout le monde. Deux amis d’enfance. Et quand je dis « d’enfance », on a quelques mois de différence et on s’est connu à la naissance ! Et j’ai une amie depuis que nous avons 16/17 ans. Même si je sais que c’est rare et que c’est plus compliqué qu’avec un ami car il y a, à mon avis du moins, toujours un moment où il est question de sexe… même si l’on ne passe pas à l’acte, même si on fait comme si… Mais bon, ça arrive et on y arrive… la preuve !
Mais je crois que, quoi qu’on fasse dans la vie, on bouge, on agit parce qu’on a des relations, une empathie avec quelqu’un. On a besoin d’amitié et d’amour pour agir et réagir ».
Et il réagit bien, le bougre ! Et l’on aimerait vraiment devenir son ami tant il est chaleureux, simple, avenant. Une interview avec lui, c’est du pain béni… Et deux heures se sont écoulées sans qu’on s’en rende compte !
Merci… l’ami !
Jacques Brachet |