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LA SEYNE
RICHARD BOHRINGER AU BOSPHORE
EMOTION ET HUMANITE

Ca avait mal commencé. Richard Bohringer n'était pas d'humeur. Tout de noir vêtu, le regard des mauvais jours, il râlait sur tout. Ca promettait.
Est-ce le fait de changer de costume ? Une fois tout en blanc, sur la petite scène du Bosphore, il arrive, souriant, avenant, pieds nus et prêt à nous faire voyager dans son monde.
Un monde où se bousculent le Sénégal, sa terre d'adoption, l'Afrique et le New-York de ses 20 ans, un peu de politique, ses amis Bernard Giraudeau, Roland Blanche, Philippe Léotard, sa mamie, omniprésente, la boxe, l'alcool... Tout y passe et c'est avec de la poésie qu'il nous parle de son Afrique, avec émotion qu'il nous raconte ses amis disparus ou sa mamie, avec humour qu'il nous parle de politique. Habité par ce qu'il nous raconte, ce sont des cartes postales, des bouts de vie, avec des phrases à l'emporte-pièce : "Je n'ai jamais bu par envie mais par passion, une passion de 40 ans... l'eau ça met de mauvaise humeur" dit-il en buvant son litre d'eau sur scène.
La mauvaise humeur ? Elle est passée comme par enchantement. Sa colère, celle des mauvais jours, celle qu'il prenait lorsqu'il buvait trop, semble s'estomper... J'écris bien : "semble" car, chassez le naturel et dans sa vie elle est là, tapie quelque part, prête à ressurgir. Et aujourd'hui c'est parce qu'il boit... de l'eau !
Cet écorché vif a beaucoup d'humanité en lui mais ce ne sera jamais un homme serein, je crois même qu'il a besoin de conflit pour trouver un équilibre. A moins qu'il veuille cultiver cette personnalité de "chieur" (il le dit lui-même !).
A 70 ans, on ne le changera pas et il le dit encore... "M'arrêter de râler, ce serait mourir". Alors il le garde, son foutu caractère, pour rester debout. Même si quelquefois, pour l'entourage, il devient plus que pénible... Ce qui a été le cas ce soir-là.
Seul en scène, il raconte, il improvise aussi... Seul problème : il lit ses textes, ce qui est assez gênant car du coup, son fameux regard bleu délavé qui exprime colères et tendresses, on les a souvent baissés.
Et pourtant, ses textes, il les a écrit et il les dit depuis trois ans...
Ecrire... Son autre passion : "Si je n'écris pas, je suis mort". La mort, il en parle, elle a plané sur lui. Aujourd'hui il la dompte et "il s'accroche à la bestiole", dit-il.
Bohringer, c'est quand même un être exceptionnel et ambigu, qui ne fait pas dans la demi-mesure. Ou tout blanc, ou tout noir. Ou on l'aime, ou on ne l'aime pas.
Ou les deux quelquefois, ce qui est mon cas, car il m'a fait passer des soirées superbes de tendresse et d'émotion mais aussi des moments de violence haïssable.
Mais... c'est Bohringer !
Elle n'a pas à rougir de ses superbes "prédécesseuses" car elle y excelle, avec toutes les facettes qu'elle apporte au rôle, tour à tour gamine délaissée, adolescente humiliée, épouse bafouée, nurse méprisée, maîtresse délaissée, confidente et épouse d'un mari amoureux mais dont l'aura commence à se ternir, pour finir dans cette fameuse et austère maison de St Cyr qui fut sa création.
Cathy y met toute son émotion, plein de retenue, elle incarne cette femme complexe avec beaucoup de sincérité et de nuances, passant de la jeunesse misérable à la vieillesse tout aussi misérable, avec, dans son parcours, quelques rares moments de sérénité mais jamais de vrai bonheur, d'espoirs mais jamais de vraies satisfactions...
Le personnage reste malgré tout ambigu et cette ambiguïté, Cathy la ressent et en joue à la fois car derrière le personnage, qui se veut fier, altier, empreint de gravité est un autre personnage, torturé, marqué par la vie, toujours en quête d'amour, de tendresse, qu'elle ne trouvera que trop rarement au cours de cette longue vie d'une quête jamais atteinte.
Dans ce fort de Balaguier battu par les vents mais au décor on ne peut mieux choisi, avec une mise en scène superbe de retenue et de finesse, signée Michel Maignan, Mme de Maintenon, alias Cathy Hennemann-Bally a remonté le temps dans cette allée du Roi pleine d'embûches.
Elle y est lumineuse et émouvante.


Jacques Brachet

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