Jean-Jacques BEINEX :
Et si l’écriture était son vrai métier ?
Les amoureux de cinéma connaissent et aiment Jean-Jacques Beinex, l’un de nos plus talentueux réalisateurs français, l’un des plus original aussi puisqu’on lui doit « La lune dans le caniveau », « 37°2 », « Diva » et quelques autres chefs d’œuvres qui ont emballé ou fait grincer des dents mais qui n’ont laissé personne indifférent. Mais il reste l’un des cinéastes les plus imaginatif, créatif et exigeant.
A côté de cela, on connaît peu le bonhomme qui a toujours été très secret, très discret, restant même au-dessus des polémiques qui, quelquefois, ont accompagné ses sorties de films. Sans compter qu’avec ce magnifique physique ascétique, quelque peu rigide, les gens doivent garder une certaine distance avec lui.
Et pourtant…

Pourtant, le rencontrer et un très grand plaisir, je dirai même un moment rare car l’homme est d’abord un superbe sexagénaire et beau dans tout le sens du terme car il est aussi d’une courtoisie infinie, d’une grande simplicité, et de cette sérénité relative qui se dégage de lui, on sent un homme de passion. Il parle d’un ton calme, proche de la confidence, dans une langue qu’on a perdu l’habitude d’entendre : un français, simple, pur, choisi et cela, avec un naturel infini. On est très vite sous le charme – le charisme, dirait-on aujourd’hui - et donc heureux de lui dire qu’en plus, on a adoré son pavé de 800 pages qu’il nous offre chez Fayard « Les chantiers de la gloire ».
Un livre écrit avec la même précision, la même élégance, le même soucis du mot et de l’idée qui en découle, avec une pincée d’humour, un dé de férocité, un vrai recul par rapport à ce métier de cinéaste qui n’est pas facile.
Du coup, en cette rencontre, il sera plutôt question d’écriture que de cinéma. Une écriture qui est chez lui une passion, la passion première, qu’il a développée très tôt et, qui, à l’écoute de ses confidences, pourrait être restée la première. Et revenir à ses premières amours est quelque chose, aujourd’hui, de très actuel, très ancré dans sa pensée.
« Pourquoi ce livre, Jean-Jacques, vous l’homme, sinon secret, du moins discret ?
’ai essayé de faire passer ma mémoire de cinéaste de ce papy boomer que je suis devenu, chose que je partage avec quelques millions d’autres êtres nés à cette époque d’après guerre, où l’espoir renaissait, où le cinéma revenait en force et j’avoue que j’ai été très ému de raconter tout cela à ceux de ma génération mais aussi aux jeunes car finalement, pas grand chose nous sépare d’eux et une vie, ça passe vite.
Comment avez-vous abordé le sujet ?
J’ai fait un travail de mémoire et de documentation passionnant, à la manière d’un journaliste mais aussi, j’espère d’écrivain car j’ai toujours rêvé d’être écrivain. J’ai toujours écrit même si c’était pour supporter une image. A l’école, écrire était vraiment la seule chose qui m’intéressait à une époque où on apprenait vraiment à écrire, où on nous enseignait la grammaire. Il était alors important de maîtriser une langue. J’ai toujours eu d’excellentes notes en Français, j’ai eu 18 au bac… même si j’ai eu un zéro éliminatoire en maths !
L’écriture, j’y suis tombé dedans et avoir une vie d’écrivain sur le tard, je trouve que c’est bien.
Il y a bien eu un déclic ?
Le déclic… Je ne sais pas s’il y en a eu un car j’ai toujours porté ça en moi. Je suis scénariste, j’écris donc tout le temps et toujours avec un grand plaisir une histoire, des dialogues. J’ai aussi été adaptateur avec quelque part cette frustration d’être au service d’une mise en scène, d’une certaine forme qui doit entrer dans un schéma cinématographique. Le déclic vient peut-être de là…
En écrivant ce livre, je deviens vraiment écrivain car je suis totalement maître du jeu, je suis le script de ma propre vie et j’ai vraiment pu m’amuser parce que sans aucune barrière, en me laissant aller au plaisir, douloureux quelquefois, de repasser en revue les choses de ma vie.
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Facile ou difficile ?
Pas si facile que cela en a l’air car j’ai voulu une certaine rigueur. Sans compter qu’il faut faire un tri, un choix de la chose révolue, parmi des souvenirs confus. Ca n’est pas toujours gai, ça n’est pas tous les jours confortable. On se pose beaucoup de questions… A quoi ça sert, en fait, de raconter sa vie ? Il faut également beaucoup de recul, de l’humour au second degré, ça me semble essentiel car il faut aussi s’amuser avec les situations, avec les mots, faire « zinguer » tout ça et surtout ne pas se lamenter sur sa propre situation.
L’écriture est donc une grande passion ?
Il ne se passe pas un jour que je n’écrive. C’est en quelque sorte une manière de vivre, un équilibre de vie, un plaisir égoïste aussi. Et écrire ce livre, c’est un travail de longs mois de solitude avec beaucoup de doutes : Y arriverai-je ? Et puis, lorsqu’on y a pris goût, on a tout de suite envie de recommencer. Ecrire trois tomes de 800 pages ou un petit roman de 200 pages… c’est peut-être ça ma vraie vie !
La mode est tout de même aux autobiographies…
C’est vrai. Mais j’ai fait tout mon possible pour écrire un « vrai » livre et non le énième livre d’un « people » comme on dit aujourd’hui. Il faut beaucoup de courage et d’abnégation pour écrire ainsi.
Votre vie est un roman…
Et ce n’est que le début ! On ne garde qu’une partie du passé et donc, je suis loin d’avoir tout raconté. J’ai envie de conjuguer le passé et le passé antérieur !
Venir signer son livre, faire comme on dit, « le service après-vente », est-ce que ça vous plait ?
Oui parce que c’est la rencontre avec le vrai public même si l’on n’a que peu de temps pour discuter avec chacun.
Et puis, je vais vous faire une confidence : je prends plus de plaisir à être sur un salon du livre que sur un festival de cinéma !
Avez-vous encore le temps de faire autre chose dans votre vie ?
En dehors de ça, je fais des photos (C’est vrai, j’en suis témoin et j’ai été un de ses modèles lors de notre rencontre !), je dessine, je fais des BD. je joue du piano. Pour le plaisir. Je prépare d’ailleurs une exposition pour Cherbourg… J’aime varier les plaisirs. Je suis un cinéaste-peintre ! Et aussi un cinéaste-écrivain… Pourquoi pas après tout ?
Un regret, un désir ?
Avoir 60 ans, ça n’est pas l’âge idéal de la jeunesse… J’adorerais aujourd’hui avoir 50 ans car à cet âge là j’étais top !
Propos recueillis par Jacques Brachet |
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