LE JAZZ A BAUDOT
Les Américains de Toulon, ces musiciens qui on fait les beaux jours des premiers festivals nommés alors « Jazz is Toulon » (pour devenir plus modestement « Jazz à Toulon ») et de ses workshops jusqu’en 1995, sont revenus à quelques-uns en l’été 2009, occasion pour eux de nous offrir certains de leurs disques. Alors revue de détails :
Sélection
Christophe Leloil Sextet "Echoes" (AJM 17 - www.allumesdujazz.com)
Christophe Leloil s’est donné l’un des plus beaux sons de trompette d’aujourd’hui, un vrai son jazz hérité de la Nouvelle-Orléans, avec un phrasé volubile tirant vers le bop, des attaques nettes et puissantes, un coulé de violon, et au bugle il dispense un feeling à la Chet Baker comme sur le magnifique « Roulette russe », de plus il est parfait dans l’utilisation des sourdines (détails des modèles employés sur le livret), ajoutons le swing et l’inspiration, les talents de compositeur et d’arrangeur, et l’on obtient un musicien au pinacle.
Le voici en compagnie de son magnifique sextette, Carine Bonnefoy est l’une de nos plus sublimes et sensibles pianistes comme en témoigne sa prestation sur « La Petite Ternade » qui se termine sur une impro collective avant de revenir au thème. Raphaël Imbert est un joueur de anches au sommet, toujours prêt à enflammer le groupe, Thomas Savy nous ravit avec ses instruments graves, formidable au baryton dans « « Shaw Time Song », peut-être un hommage à Artie Shaw, et à la clarinette basse sur « « The Smooth Side of T.S. » ; et tout ce monde swinguant est enchâssé par les contrepoints de la basse et le drumming ad hoc de Cédrick Bec.
Quant aux compostions elles reposent sur d’agréables mélodies et les arrangements ont parfois un petit côté West Coast/hard bop mixé des plus enthousiasmant .
Christian Brazier Quartet - « Circumnavigation »
(CEL 58 - www.allumedujazz.com)
Nous voilà partis pour une croisière de rêve dans la musique de Christian Brazier. Naviguons sur les vagues légères des rythmes brazériens, aux embruns des mélodies suaves, aux aventures musicales qui toujours chez Brazier cultivent la beauté, plus hommage « au vagabond des mers du sud », Bernard Moitessier, navigateur libre et solitaire, et écrivain qui savait faire partager son amour, sa passion de la mer, comme Brazier sait nous faire entrer « body and soul » dans sa musique.
Perrine Mansuy, riche de multiples expériences musicales, fait preuve d’un lyrisme prenant, d’une sensibilité à fleur de peau au service d’un phrasé lumineux, elle exalte le Fender Rhodes, Leloil s’est donné l’un des plus beaux sons de trompette et de bugle d’aujourd’hui, qui fleure bon la Nouvelle-Orléans, dans lequel passe des sentiments profonds qu’on partage immédiatement. Quand ces deux-là jouent à l’unisson comme sur « Manège », c’est l’extase garantie. Di Fraya assure un tempo d’acier louchant parfois vers le funk, ce qui ajoute au vertige de cette croisière ; il est également contre-ténor, ce qui lui permet de jouer de sa voix pour nous offrir une sorte de chant des sirènes pour lequel Ulysse ne se serait pas fait boucher les oreilles. Et notre contrebassiste, au jeu olympien, tient la barre lyrique avec sa sonorité ample, grave, organique, un jeu qui vient des profondeurs de l’âme. Tous les thèmes sont à citer ; alors embarquez-vous pour cette croisière où les notes voguent dans les splendeurs océanes de la musique afin d’exacerber nos sensations.
Gullotti/Genovese/Zinno « Planet Safety »
(Soul Note 121 - www.blacksaint.com )
Bob Gullotti joue des cymbales dans l’esprit, la sonorité d’Art Blakey, ça fuse et ça swingue, son drumming hautement personnel met en joie les musiciens et a fortiori l’auditeur, Zinno fait chanter sa contrebasse d’un son venu des profondeurs de la terre, gros son bien rond comme un vieux cognac et aussi aérien que la part des anges, alors sa pompe est légère et swinguante en diable. Genovese, au piano, nous offre un phrasé découpé dans de la dentelle d’acier, fluide et chantant, marqué bebop, mais intégrant aussi la modernité du piano, comme cette réminiscence de Cecil Taylor à la fin de « Pinocchio », ou encore de Monk, sur « Planet Safety » dans un splendide contrepoint avec la basse sur un tempo funky de la batterie. Ah ! la tendresse et la délicatesse du bassiste dans « Alone Together », et c’est ça le jazz : être seul ensemble ! On passe par divers climats, du serein à la tempête, tel ce « Humpty Dumpty » qui fait danser Alice dans son Pays des Merveilles, puis ce « Three Cycle Laundry Machine» dans un déchaînement synthé-piano avec essorage à 10000 tours minutes, et le disque se termine en apothéose avec « Solar ». Un trio exquis et éblouissant.
The Large Ensemble of Andy Jaffe “An Imperfect Storm” (MMC Recordings)
Andy Jaffe est chef d’orchestre, compositeur, arrangeur, pédagogue, auteur de deux ouvrages majeurs : « Jazz Harmony (Advance Music) » et « Jazz Composition », et par dessus tout un excellent pianiste. Ici il intervient avec deux grands orchestres qui jouent ses compositions. L’orchestre dont il partage la responsabilité avec Bill Lowe fait preuve d’un punch et d’un souffle peu communs, la section des cuivres est percutante et sonore à souhait. L’orchestre slovaque rappelle ces grands orchestres des radios allemandes, qui jouent toujours à pleins poumons et sonnent comme une cathédrale. Il y a parfois un petit côté Ellington comme dans « Un poco loco », Gerschwin dans « Fuse », Cab Calloway dans « Straighten Up And Flight Right » magnifiquement chanté, comme quoi la modernité n’exclut pas la lisibilité. Il y a de bons solistes ; le livret détaille chaque morceau, à condition de lire l’anglais, of course ! Le disque se termine en triomphe par un blues où le tuba de Bill Lowe fait merveille. Un disque à recommander aux amateurs du travail d’arrangeur, car c’est un vrai régal de ce côté-là, et Andy Jaffe a invité quelques-uns des musiciens avec lesquels il a l’habitude de jouer ; outre Bill Lowe, Philippe Crettien (s), le grand et regretté Thomas Chapin (s), et Tom McClung (p) entre autres
Andy Jaffe « Manhattan Projections »
(Playscape Recordings - www.playscape-recordings.com )
Excusez-le du peu, voici Andy Jaffe avec quelques-uns des grands jazzmen d’aujourd’hui : Branford Marsalis, brillant au ténor, captivant au soprano, Wallace Roney qui semble bien être le suiveur de Clifford Brown par le son et ‘attaque, même s’il joue moins staccato, on peut s’en rendre compte sur « The Scorpion », l’étincelant batteur Marvin Smitty Smith, Bil Lowe, ce maître du tuba jazz, et aucun des autres ne démérite ; Philippe Crettien fait belle figure à côté du maître. Les arrangements de Jaffe sonnent assez comme ceux de « Birth of the Cool », tel « Manhattan Projections », ou parfois avec un petit côté Woody Herman du meilleur effet. On admirera la richesse harmonique dans la simplicité et la limpidité de l‘accompagnement de Jaffe, il suffit d’écouter « « Dersu » ou bien « Blues For Cannonball Adderley » pour s’en convaincre.
Un disque roboratif en diable, où il est évident que les musiciens partagent dans les plaisirs de la musique.
Tom McClung-Andy Jaff “Double Helix » (Liscio Recordings)
Deux pianistes en duo ; il est parfois difficile d’entendre qui joue quoi, il faut donc les écouter comme s’il n’y avait qu’un seul piano. Certains morceaux sonnent assez « classique » tel « Nutty » de Monk, un autre plutôt ragtime « « Dancers In Love », un autre encore proche de Chick Corea « Nocturne », une valse modale avec de belles envolées mélodiques toutes de douceur, blues « Broken Colors » où l’un assure la basse, l’autre la mélodie, en osmose totale, un côté Satie des Gymnopédies « Tonada #X », boogie-woogie « Mentalizando o Hermeto » et Debussy-Gerschwin glissant vers le stride dans « If I had A Dream », hommage à martin Luther King qui prend un côté gospel avec le synthé.
Un disque assez riche qui nous fait vivre différentes atmosphères du piano.
MCFC Jazz Quartet “Relatively Out There”
(PM Music - www.pmottaz.com )
Quatre amis, quatre musiciens de premier plan, qui jouent souvent ensemble, voilà ce qu’il faut pour faire un bon disque. Le ténor a le sens de la progression dramatique, le guitariste celui du blues, le bassiste connaît la tradition, et le batteur sait faire swinguer la baraque, alors tous les ingrédients du jazz sont là. Ça circule bien entre les quatre, on s’écoute, on se provoque, on se répond ; c’est un vrai partage dans le plaisir de jouer, avec fougue, chaleur et sincérité. Il y a aussi des atmosphères mélancoliques comme « Pluton » avec un profond solo de basse très mélodique, ou encore « Summertime » tout d’émotion et de retenue, avec un superbe solo de guitare sur fond de cymbales. « La Finca » est une bossa très enlevée. Crettien apparaît plus écorché vif au soprano louchant du côté de Mingus-Ornette. Voilà un quartette qui vous met du baume au jazz, au cœur et à la tête.
Serge Baudot |