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AVIGNON "LIVE" 2OO6
Par Annie RAVIER

Déjà l'an passé était annoncé le "OFF" de tous les clivages. Au détour d'une attente d'un spectacle, était donnée l'avant scène d'une guérilla (avignonnaise? parisienne? ou française?!), sur des privilèges acquis dans le "OFF" et …pour la défense du théâtre, dans l'intérêt des Compagnies, et pour la poursuite, selon certaines règles, du "OFF": ce Festival Alternatif.
Bref, cette année si je sais ce que représente le "IN" (ouf!) me voilà encombrée de 2 catalogues du "OFF". Un seul déjà me suffisait! En cette année 2006, j'ai à intégrer que le "OFF" compte dorénavant deux associations (AFO et AFetC) qui ont chacune leur programme et leur carte de fidélité. Il va donc falloir que j'aie 2 photos d'identité!
Bref, quand on aime on ne compte pas.
Veuillez trouver ci-dessous quelques commentaires de ma semaine avignonnaise.

LES BARBARES (Photo 2)
Vous retrouverez au Théâtre National de la Colline (0144625252) à Paris, du 10/01/07 au 20/02/07, Les Barbares, de Maxime Gorki mis en scène par Eric Lacascade et joué en juillet dans la cour d'honneur en Avignon.
Le lendemain de la représentation magistrale, j'ai assisté au dialogue, animé par les CEMEA, entre le public et Eric Lacascade. D'emblée, le débat était lancé autour de la problématique
(Qui sont les barbares? Les gens du village? ou ces ingénieurs qui arrivent dans une région et y dévastent tout…? ou peut-être chacun d'entre nous?).
Les prises de position de Lacascade l'amènent vite à souhaiter des articles qui donnent envie d'aller au théâtre, qui donnent de l'envol… Un théâtre fort a besoin d'une critique forte… Je frémis … déjà: je ne me sens pas à la hauteur des attentes! Comment rendre compte du bonheur éprouvé par ces 3h30 de spectacle ( entracte compris) d'un théâtre d'émotion, de fluidité, de mouvement.
Mise en scène épurée, d'une rigueur superbe, toute en lignes géométriques qui se brisent ou se croisent. Les images fortes s'imprègnent d'autant plus: la fanfare d'un jour de fête ou les guirlandes d'ampoules qui illuminent la cour, tombant en cascades depuis le haut des murs. Vision plus sombre que celle du vagabond réduit à l'état d'animal tirant sur sa chaîne accrochée par un collier au cou.
Une vingtaine d'acteurs dont Eric Lacascade lui-même, se débattent au piège d'un passé révolu et d'un avenir loin d'être prometteur.
Ce groupe, rappelle Lacascade, n'est pas une troupe, car actuellement c'est impossible économiquement parlant. Ce sont des personnes qui travaillent ensemble; depuis 15 ans pour certains comédiens. Le travail se fait beaucoup en improvisations. Propositions, inventions,… pendant deux mois et demi. Les rôles sont fixés au départ mais chacun connaît tous les rôles.
Après Platonov de Tchekhov, le choix de la pièce de Maxime Gorki (Les Barbares) a été une décision collective. L'adaptation du texte lui a demandé 3 mois selon ses critères de sensibilité afin que tout soit actif et permette le jeu. Pour Lacascade, c'est à la critique de l'accompagner, noble tâche, bien sûr…par rapport au fait simple de juger et condamner.
Le théâtre pour lui, c'est parler de ce dont on ne parle pas d'habitude…c'est aussi la part d'obscurité qui est en nous.
Son spectacle n'est pas noir mais révélateur d'énergie .
Les phrases de Gorki, telles que: "Ils construisent des chemins de fer mais l'homme n'a nulle part où aller." ou "La jeunesse meurt du temps perdu." sont donc à entendre autrement.

SIZWE BANZI EST MORT (Photo 3)
D'Athol Fugard, John Kani, Winston Ntshona
Le théâtre des townships d'Afrique du Sud est né de la vie dans la rue des villes particulières, les townships, ces ghettos de l'apartheid. A Soweto, le grand ghetto noir de Johannesburg, s'est développé un théâtre directement issu de la violence et de l'oppression , réalités de l'apartheid.
Noirs et blancs n'ont pas le droit de travailler ensemble.
Les pièces seront cependant écrites et jouées clandestinement.
Peter Brook a fortement contribué à faire connaître ce théâtre en France.
Pour un Noir, vivre sans avoir des papiers en règle était une vue de l'esprit au pays de l'apartheid.
"Sizwe Banzi est mort" nous présente l'histoire d'un homme confronté à un douloureux dilemme: renoncer à son identité pour prendre celle d'un mort et trouver du travail.
Le texte est fort, la mise en scène sobre, dépouillée, s'intègre parfaitement au cadre du lieu: une école de la République qui, elle aussi est en souffrance (cf la grisaille de ses murs!). Cependant il manque un peu de dynamisme bien que la magnifique dérision de ce théâtre spécifique nous touche par son thème qui au delà de la défunte société raciste sud africaine questionne toujours du sort des sans papiers au cœur de notre démocratie européenne.
"-Un homme noir pourrait ne pas avoir de problème?" dit Sizwe à son ami Buntu avant de conclure: Impossible! Le problème, c'est notre peau! "

LES MARCHANDS (Photo 4)
Mise en scène et Texte de Joël Pommerat
Auteur et metteur en scène de 43 ans, Joël Pommerat présente un théâtre ( à prendre ou à laisser diront certains) qui appelle l'adhésion à une certaine vision de la société et à sa représentation. Le lien est étroit avec les cinéastes de la Nouvelle Vague: dépouillement et extrême sophistication chez cet artiste qui pense que "l'homme n'est pas que parole" et qui cherche à travers son œuvre la présence des êtres et des choses …La narration au sens rétro du terme est loin d'être le but recherché! "On n'a pas besoin de grands sujets, dit-il. C'est déjà tellement énorme le vivant…".
Le lieu retenu à Avignon est déjà un signe: c ontraste plus que saisissant entre le théâtre municipal d'Avignon –douceur d'autrefois, et l'époustouflante boîte théâtrale noire, grise et blanche présentée par le scénographe.
Très vite, j'ai perçu que "cet espace vide" allait révéler par des tableaux brefs -mais oh combien violents!, "sur ceux qui sont ensevelis sous le manque d'argent", des douleurs sans fond qui disent un moment de la vie d'une femme et le délitement de sa vie intime et sociale.
Audace formelle de ce spectacle qui fait que toute l'histoire se déroulera sous nos yeux racontée en voix "off" sans que les personnages ne se parlent sur le plateau.
Ne croyez pas cependant qu'il s'agit là d'un théâtre politique.
"Les Marchands" ne sont pas un spectacle sur le travail et sur sa perte dans notre société.
L'espérance sociale est là pour ce qu'elle est, certes, mais aussi pour ce qu'elle recouvre et empêche dans l'existence des êtres.
" Nous sommes pareils à des commerçants, des marchands. Nous vendons notre temps…Ce que nous avons de plus précieux. Notre temps de vie …"
Questionner le réel par tous les bouts, révéler le fantasme de façon évidente et si subtile, renvoyer par le théâtre tous les liens secrets qui se tissent entre les êtres et entre les êtres et le monde, font que je ne peux que vous inviter à courir "acheter" ce spectacle!
Deux heures de bonheur…et d'intelligence.

SANS RETOUR (Photo 5)
Mise en scène François Verret
Chorégraphe depuis 1980, François Verret a créé tous ses spectacles en étroite collaboration avec d'autres artistes, acteurs, danseurs, musiciens, plasticiens, éclairagistes…
Il a reçu en 1980 le premier prix du concours chorégraphique avec la pièce Tabula Rasa.
En 2002, il a reçu le Prix Chorégraphie décerné par la SACD.
Depuis 2002, il est associé au Théâtre National de Bretagne-Rennes.
Sans Retour est une "mise en scène" plutôt que "chorégraphie" que je vous conseille vivement.
A travers ce récit parlé, chanté par Ismaël, d'une chasse à la baleine blanche menée par le Cap'taine Achab et son équipage, c'est un mouvement de perte, dangereux, aveugle, qui semble parler de l'humain en général.
Blancheur du plateau, espace vide "subjectivement immense" pour s'élancer à l'aventure.
On est happé, saisi, épuisé par la démarche sur ce vaisseau fantôme.
Mais le spectacle est si beau qu'il n'est pas sans retour car j'ai eu envie de le revoir!

VSPRS ( Photo 6)
Chorégraphie Alain Platel
Voici VSPRS, nouvelle pièce du chorégraphe Flamand, inspirée des Vêpres de la Vierge de Claudio Monteverdi.
Fabrizio Cassol, directeur musical, introduit le trio d'improvisation Aka Moon (batterie, saxophone, basse), deux musiciens tziganes (violon, contrebasse), un groupe de musique baroque (deux cornettistes, deux trombones) et une chanteuse.
Dix danseurs viendront à tour de rôle montrer leur très grande souplesse et leurs prouesses physiques. Ils ont vu au préalable des courts métrages inspirés des travaux psychiatriques du Dr Arthur Van Gehuchten sur les patients/tes hystériques et des films de Jean Rouch sur les danses rituelles.
Improvisations qui laissent voir contorsionnisme et autisme! Gestes multiples et désordonnés des belles hystériques! Pour arriver à un seul mouvement où musiciens et danseurs se trouvent pris ensemble sur le plateau dans un même geste. Mais il aura fallu passer le cap de l'ennui occasionné par ce qui se passe sur la montagne de tee-shirts blancs et beaucoup de bavardages… On n'a pas pu éviter des histoires de caca…Le spectacle aurait pu s'appeler... "Sans Retour"!

PLUIE D'ETE A HIROSHIMA (Photo 7)
D'après "La pluie d'été" et "Hiroshima mon amour" de Marguerite Duras
Mise en scène d'Eric Vigner
"Si une œuvre ne reflète aucun des aspects de l'âme, des angoisses, des espérances, des envies, des désirs impondérables, si elle ne reflète rien de cela, ce n'est pas de l'art…."
Eric Vigner aime à revenir à Duras comme à une source première.
Le choix est brillant: en une soirée, réunir le texte de "Pluie d'été" et le scénario du film "Hiroshima mon amour".
Le spectacle a eu lieu au Cloître des Carmes pour lequel il a été conçu: Plateau troué par endroits et par où s'échappent les comédiens, spectateurs assis entre les arches. Magie du lieu qui fait écho à la lecture du texte par les acteurs. Puis, petit à petit, ceux-ci se mettent à jouer et nous voilà subjugués comme de jeunes enfants à qui on raconte une histoire. D'ailleurs, cet Ernesto qui ne veut pas aller à l'école "parce qu'on lui apprend des choses qu'il ne connaît pas" , n'est-il pas proche de nous… et loin aussi, car à travers son étrangeté se pose la question du divin et de la connaissance.
Je n'oublierai pas, ainsi mis en scène, ce conte de la mémoire et du temps, de l'amour et de l'enfance, du savoir et de l'oubli.
Sans doute, le charme opéré était-il trop réussi, car "Hiroshima mon amour", à la suite, m'a déçu. Peut-être, avais-je trop en tête les images du film, pour laisser crédit aux voix "off" du film et aux deux comédiens –actrice française et acteur japonais, qui miment les postures des amants de Resnais.


GENS DE SEOUL

D'Oriza Hirata – Mise en scène Frédéric Fisbach
Ce metteur en scène, très attaché au texte, sera le 4° artiste associé et clôturera, en 2007, la programmation des deux directeurs du Festival d'Avignon.
Cette pièce a été créée en 2005 au Japon pour des japonais. Venir la jouer au Festival d'Avignon pose le problème de la perception et de la compréhension de certaines références à des auteurs et à la culture nippone.
Cependant cette pièce a une vraie valeur universelle. Elle dépeint la vie d'une famille japonaise aisée, libérale, installée à Séoul en 1909 avant l'annexion de la Corée par le Japon.
Conversations banales quotidiennes, puis au détour d'une question, évocation de la situation politique du pays, des rapports étroits entre Coréens et Japonais.
Enlevez les kimonos: il pourrait s'agir de n'importe quelle guerre coloniale, Algérie, Indes… Le choix est vaste!
Surprenante scène, haute estrade, un plancher et une table de bois . Pièce subtile et musicale: Tout est carré, posé, minuté. La scène, carré de 4,5m, scindée en 2; le public installé de manière bifrontale. Lenteur et nostalgie. Intérieur feutré. Théâtre tchékhovien…
Le sous-titrage fatigue parfois les neurones et met de la distance parfois à cette exploration des mécanismes inconscients de la domination: domination traduite au quotidien dans la langue, dans la cuisine, la culture, les petits gestes ordinaires.
Les acteurs sont tendres, drôles et humains, au ras du tatami; des êtres ordinaires, agis par l'histoire, "Théâtre calme" qui suscite une nouvelle version par Arnaud Meunier au théâtre de Chaillot, la saison prochaine. Spectacle attendu.

RECITS DE JUIN
De et par Pippo Delbono
A l'origine, il avait été demandé à l'auteur une conférence sur le thème de l'amour à Rome.
Dans le jardin du Musée Calvet, c'est un cri.
L'auteur se raconte avec passion, avec souffrance, avec révolte. Parcours douloureux, expériences limites, quête effrénée de l'amour où la rage se fait vite entendre.
Tout révéler de sa vie intime de façon "trippale" peut déranger certains spectateurs peu enclins peut-être à entendre qu'il est difficile au "IN" de parler de "séropositivité, d'homosexualité, et de bouddhisme".
Ce sont les mots qui ont terminé ces récits tragiques où P.Delbono cherche par le théâtre à travers et pour le théâtre un repos de l'âme…"Dis-moi que tu m'aimes", dans ce contexte, ne peut laisser indifférent quand on le voit chanter, hurler, danser, dans l'une de ces transes dont il a le secret…
On ne peut que songer à Urlo et à La Rabbia, deux de ses précédents spectacles.
Plusieurs fois, il rend hommage à Bobo, l'homme microcéphale, qu'il a arraché à quarante-cinq années d'hôpital psychiatrique pour le faire participer à ses aventures théâtrales.
Acte d'une vie consacrée à l'apprentissage de la liberté par la parole et par la scène.
Le théâtre vécu comme "un geste de liberté" lui permettrait de tenir tout seul à la cour d'honneur.

SI CE N'EST TOI
D'Edouard Bond –Mise en scène Alain Françon
"Dans son propre pays, Ed.Bond est moins un prophète qu'un scandale vivant."
On l'accuse d'être un prédicateur aux funestes horizons mais il se contente de dire:
"Ça pourrait aller vers ça (cf l'Apocalypse), il y a déjà beaucoup de prémices. C'est déjà commencé." Pour lui le monde serait proche d'un champ de ruines où le pouvoir politique devenu aussi invisible qu'omniprésent se nomme "Autorité".
Et si l'autorité qui régit l'espace public atteignait notre " chez soi", que deviendrait notre "intérieur" ?
Edouard Bond répond à cette question dans une lettre adressée aux metteurs en scène:
"Quelque chose d'étrange, un mélange de farce et d'autre chose".
Courte pièce, "Si ce n'est toi" est un gros plan dans un paysage de désolation: Le 18 juillet 2077, à l'heure du repas, on frappe à la porte du domicile de Jams et Sara. Mais qu'est-ce qu'un domicile en 2077? Et si la mémoire était abolie? Un homme débarque dans un appartement en avouant comme seul crime être le frère de la maîtresse de maison.
De l'énergie comique de la farce, on va vers l'autre chose. L'autre chose?:
Ce léger dérèglement qui échappe à toute autorité et qui, au plus secret de notre intimité, de notre intérieur, nous met littéralement hors de nous.
Bond démontre que l'on peut rire du pire. Mais le pire ne s'oublie pas: l'autorité (individuelle, sociale, politique, culturelle, parentale, etc.…) confrontée à l'incontrôlable…
Brillante reprise qui réunit de talentueux comédiens: Luc-Antoine Diquéro, Dominique Valadié et Abbès Zahmani.
Un spectacle à ne pas manquer.

SPECTACLES OFF
CAMELIA

Présenté par la Compagnie des Lucioles
D'après Aki Shimazaki
Mise en scène Jérôme Wacquiez
Acteurs: Masato Matsuura et Jérôme Wacquiez
Cette Cie a pour objectif une collaboration entre artistes français et japonais.
Jérôme Wacquiez a obtenu le prix Uchimura pour cette création 2006 (IIT/Unesco).
"Camélia": "ou l'histoire d'une famille rencontre l'histoire des hommes."
Si on peut avoir oublié l'arrivée des premiers missionnaires au Japon en août 1549, le dramatique lâcher de la deuxième bombe atomique américaine sur Nagasaki en août 1945 reste malheureusement dans toutes les mémoires.
Août 2015: qu'en reste-t-il? Des questionnements? Quels espoirs??…..
Les acteurs en kimonos blanc ou noir (Yin / Yang ) qui racontent l'histoire de cette famille sur fond de conflit américano-japonais, leur gestuelle lente qui rappelle celle des karatékas, un jardin japonais à peine suggéré -images de camélias flottant sur les eaux, tout cela est très esthétique : texte, mouvements, lenteur et poésie.
Force de la vie et de l'amour, espoir, tromperie, séparation, mort, fuite, révolte, hasard, survie…Evocation de la grandeur et des ambitions fanatiques japonaises et puis la bombe…à Nagasaki: l'avant, l'après…
L'émotion était-elle au rendez-vous? Je suis restée frustrée, finalement insensible devant une prestation trop épurée. Dommage, si le spectacle était de qualité!

DU PAIN SUR LES PLANCHES
Présenté par le théâtre de la Paillasse (Creil)
Mise en scène Florent Pelayo
Comédiens excellents: Pascal Gosselin – Marie-Laure Boggio – Florent Pelayo
Je suis allée voir ce spectacle sur la recommandation de Daniel Pennac qui présentait son texte "Merci" en Avignon.
Oui, il s'agit bien là d'une comédie burlesque et croustillante: je n'en ai pas perdu une miette.
Le patron boulanger, campé avec autorité par Pascal Gosselin, répète là tous ses gestes quotidiens alors que son mitron tarde à arriver.
Contraste entre le fournil où s'élaborent le pain mais aussi, au-delà des gestes techniques, toutes les pensées les plus folles, où se développe l'imaginaire, et cette boutique façade du réel où aboutissent toutes les rumeurs de la rue.
Contraste entre le fournil, univers d'élaboration, masculin, et le magasin où se crée la demande de la clientèle, où règne la boulangère "hystérique".
Lorsque arrive l'apprenti, on se croirait dans "l'apprenti sorcier", le rituel de la création s'emballe.
On retrouve la Comedia del Arte et la pantomime: les gestes des deux boulangers se transforment au rythme des pensées de chacun; il ne s'agit plus seulement de pétrissage: c'est de l'art et de la poésie, au hasard de forces mystérieuses qui influent sur des créations inattendues.

AUDIENCE
Présentée par La Cie Lux in Tenebris
Texte de Vaclav Havel
La mise en scène de Marie-France Soulagnet est forte, rigoureuse et tranchante.
Dans ce texte qui dénonce un régime totalitaire des pays de l'Est, l'auteur a transposé sa propre situation d'opprimé qui a connu pendant de nombreuses années les geôles d'une dictature.
D'autre part, issu d'une famille de brasseurs, il connaît parfaitement les rouages d'une entreprise de ce type.
Je n'oublierai pas les visages des acteurs pendant ce spectacle:
Le premier, Jean-Pierre Plazas campe un personnage, chef de la brasserie, déjà laminé par le système. Il excelle dans tous les registres de la corruption par ses mimiques et le relâchement de son corps d'alcoolique imbibé.
Le second, Jean-Philippe Moulinet est tout aussi authentique, embarrassé par son statut de dissident dépendant totalement de cette épave. Il n'ose bouger, s'exprimer, de peur de se découvrir, d'une parole mal interprétée, seuls ses sentiments successifs passent dans son regard.
La rigidité de son corps, ses dérobades perçues par son interlocuteur, situent combien le personnage est sur ses gardes malgré quelques lueurs d'espoir.
"-Ne me dites pas si souvent merci", dit le chef exaspéré.
Et pourtant….
Comment faire autrement, pour rappeler combien l'opprimé est à la "merci" du système.
Combien peut se refermer rapidement le piège du totalitarisme!
C'est vrai: Moi , spectatrice, je me suis sentie complice et mal à l'aise en me disant "de telles situations continuent à perdurer quelque part dans le monde" mais quel soulagement d'applaudir une telle prestation!

© 2005 Evasion Mag