UNE SEMAINE EN AVIGNON
Paroles, émotions, échanges, ouvertures…
Par Annie RAVIER
Avignon 2007: toujours beaucoup de monde, entre "In" et "Off", entre la place de l'horloge incontournable et les multiples rues chauffées à blanc (point de mistral ni de pluie la semaine où j'y étais!) et la diversité des spectacles proposés, qui, tantôt vous mettent l'esprit en ébullition, tantôt, vous font vous demander si vous ne vous êtes pas trompé de page de catalogue.
Un point à noter pour cette édition : pas de violente querelle comme ce fut le cas en 2005, l'année où Jan Fabre était l'artiste associé.
Spectacles du "In", spectacles du "Off", le choix est vaste…
S'y ajoutent d'autres possibilités: lectures, qui, par exemple, au Musée Calvet ou au Jardin de la rue de Mons, au théâtre des Halles, vous mettent de bonne humeur pour toute la journée: Les textes lus ou joués ou commentés sont du pur bonheur ajouté ( beauté des sites, feuillages bienfaisants).
J'ai, ainsi, particulièrement apprécié:
- les extraits de "Tom est mort" de Marie Darrieussecq (texte à paraître aux éditions P.O.L. en septembre prochain)
- « Les larmes du ciel d'août » d'Aristide Tarnagda (Ouagadougou) dans le cadre de la manifestation Ecritures d'Afrique
- « Questo fiore è la mia rivoluzione » (cette fleur est ma révolution) était une lecture de textes de Pier Paolo Pasolini dont la personnalité et les commentaires durs sur l'Italie moderne renvoient à l'homme passionné et complexe, polémiste craint et décrié.
Par ailleurs, les rencontres matinales ( dialogues avec le public) avec les créateurs de spectacles que j'allais voir le soir (Ariane Mnouchkine, Julie Brochen, Tom Lanoye …) furent aussi très intenses et m'ont permis entre autres de continuer à "grandir" (malgré mon âge!) et de vous proposer ce qui suit: impressions, ressentis, émotion, imaginaire, ouverture, suite aux spectacles vus.

LE MEILLEUR D'EMMANUEL SCHMITT
Trois de ses pièces "Le Visiteur" - "Oscar et la dame rose" - "La nuit de Valognes"
LE VISITEUR (Photo 2)
Mise en scène Gildas Bourdet
Jouissance pour nos neurones! Le texte du Visiteur est sans aucun doute brillant, profond, émouvant et drôle.
Philosophe, ex normalien, l'auteur s'interroge sur l'existence de Dieu.
Nous sommes à Vienne en 1938. Les nazis ont envahi l'Autriche et persécutent les juifs. Sigmund Freud ne veut pas encore partir.
Résistance? Optimisme? Mais en ce soir d'avril, la Gestapo emmène Anna, sa fille, pour l'interroger. Face à lui-même Freud redoute le pire. Il reçoit alors une étrange visite. Un homme en frac, dandy, léger, cynique, entre par la fenêtre et tient d'incroyables discours….
D'où vient cet homme? Du ciel ou de l'enfer psychiatrique? Qui est-il? Un fou? Un magicien? Un rêve de Freud? Une projection de son inconscient? Ou bien est-il vraiment celui qu'il prétend être: Dieu lui-même.
On ne le sait. Mais la rencontre est stimulante. L'auteur parie sur l'intelligence. Le duo échange idées et paradoxes. Dos à dos, celui qui croit au ciel et celui qui n'y croit pas. Brillance argumentaire même s'il ne s'agit pas d'une soutenance de thèse. Mais nous sommes au théâtre! Et grand est le plaisir…
L'interprétation est de qualité. Alexandre Von Sivers est un Freud très convaincant. Benoît Verhaert a ce je ne sais quoi de léger qui est fort séduisant. La conversation a une tension cependant dramatique. Et si Dieu était le diable?
Je vous laisse comme Freud en cette nuit folle et grave décider…Qui est le Visiteur?
OSCAR ET LA DAME ROSE (Photo 5)
Troisième volet du "Cycle de l'Invisible"
Mise en scène: Danièla Bisconti
Comédienne: Jacqueline Bir
Dieu, il n'est question que de lui dans "Oscar et la dame Rose".
Voici les lettres adressées à Dieu par un enfant de 10 ans.
Il est atteint de leucémie. Sa meilleure amie, la Dame en blouse rose, qui lui rendait visite chaque jour, rebaptisée par ses soins Mamie Rose, vient nous les lire. Douze jours de la vie d'Oscar, douze jours pleins de personnages drôles et émouvants. Ces jours seront peut-être les derniers. Mais grâce à Mamie Rose qui noue avec Oscar un très fort lien d'amour, ces jours deviendront légende…
L'émotion est à fleur de peau. Quand un enfant de dix ans qui se sait condamné parle de lui, des autres, de la vie avec la profondeur, la gravité de celui qui frôle de très près sa mort, mais aussi avec la légèreté paradoxale de pointer ce qui fait la beauté de la vie, on ne peut que frissonner.
Jacqueline Bir figure mythique du théâtre belge est parfaite.
Elle allie l'autorité au charme, change d'un état civil à l'autre, d'âge, d'humeur.
Une casquette lui suffit pour nous évoquer le marmot; le ton de la voix, la mimique font apparaître facilement le docteur bougon, gêné par son impuissance à guérir, la douleur écrasante des parents et leur gêne devant la maladie, devant l'enfant.
On se souvient de Danielle Darrieux créant ce texte qui a ému la terre entière. Jacqueline Bir n'a pas à soutenir la comparaison : elle est là, entière dans son émotion: on a envie de la consoler.
AIMER SA MERE
Textes issus d'un ouvrage collectif né à l'initiative d'Alfredo Arias qui réunit en 1988 de nombreux écrivains: Nicolas Bréhal, Olivier Charneux, Yasmina Reza….(Aimer sa mère: Editions Actes Sud-Papiers,1988)
Mise en scène Nicolas Decker
Mère qui parle, à qui l'on parle, dont on parle: portraits de femmes qui se dessinent à travers le jeu de deux comédiennes.
Mise en scène minimaliste.
Sandrine Gauthier et Fanny Vozelle, souvent à tour de rôle, parfois toutes les deux ensemble, incarnent ses femmes qui n'existent qu'à travers leur amour maternel, quitte justement à perdre leur identité sociale.
Mères inquiètes, horripilantes d'attentions, tendres, voire même dévorantes, mais qui par leur oubli d'elles-mêmes nous émeuvent jusqu'aux larmes.
Mères, qui plus tard paieront au prix fort ces épanchements, l'excès de leur amour maternel, ne seront plus respectées mais au contraire raillées, décriées:
Relations houleuses, conflictuelles avec leurs grands enfants…ruptures…
On ne ressort pas intact de ce spectacle: "aimer sa mère… pas si facile!"
BLEUE – SAIGNANTE – A POINT – CARBONISEE (Photo 3)
Une proposition de Rodrigo Garcia
Texte à paraître aux Editions les Solitaires Intempestifs, juillet 2007
Nouvelle création: un seul comédien Juan Loriente et de jeunes garçons débraillés, les Murgueros, qui sont en quelque sorte dans leur propre rôle.
La Murga: fête de tous les excès dans le souvenir d'enfant de Rodrigo Garcia.
Le Carnaval des damnés.
Sur le plateau du Cloître des Carmes, paroles et gestes vifs. Boucan d'enfer. Les boules Quiès distribuées à la demande laissent présager de la suite. Car on n'est plus en Avignon mais à Buenos Aires dans une rue de bruit et de fureur. Parfois certains travaillent (le tas de sable rappelle qu'on peut être maçon)…,bières, provocations verbales, sexuelles, coups…Grosses caisses en action simultanées…Devise sur l'un des tambours: "Insolents par tradition".
On l'avait compris, mais peut-on être autrement quand ces vrais Murgueros retenus par R.Garcia pour évoquer sans professionnalisme du jeu la Murga, témoigneront de leur vie de tous les jours, dans la pauvreté, la misère affective, intellectuelle; âpreté, rudesse de ceux qui ne sont pas du bon côté, de ceux qui à la différence de l'auteur ne sont pas partis, n'ont pas étudié…
Ce n'est pas sur scène mais à l'écran qu'apparaît cette image filmée pendant la Murga, ce carnaval que fêtent chaque année les habitants des faubourgs déshérités de Buenos Aires. Rien à voir avec celui de Rio: on n'est pas dans le même monde!
Point d'argent ni de touristes. Costumes de quatre sous, musique et danses sommaires. Malaise dans la civilisation! On est ici dans l'état brut. Freud trouverait là quelques pages supplémentaires… ou plutôt confirmation de ses écrits. Emotions à l'état brut qui éclatent sans pensée, sans recul, sans distance. Les passions dominent: violence, sexualité exacerbée, compulsive, coups multiples pour un oui pour un non. Parfois un apaisement,: on se parle… mais on ne se comprend pas (Exemple exquis de: "belle-mémé"…ça aurait plu à Lacan!) alors on en revient aux mains car c'est plus facile dans l'immédiateté… ça évite de réfléchir…trop plein d'énergie désespérée: Qu'en faire? Danser en s'arrachant du sol? Tomber dans le piège de la violence gratuite (cf ces sans-abris que l'on roue de coups…), plus tard s'embrasser, s'étreindre… A l'écran, une reproduction du Baiser de Judas. La trahison est partout.
Le spectacle s'articule sur plusieurs plans: images filmées, phrases projetées à l'écran (condensé traduit de ce que disent ces jeunes de leur vie: viols, meurtres, etc… mais aussi l'espoir donné par l'enfant normal malgré des parents drogués, alcooliques…) et jeu proprement dit sur le plateau dont certains spectateurs diront: "-c'est bien un spectacle de R.Garcia.", c'est à dire: provocations, farine, ketchup, matelas éventrés, etc…) La mort n'est jamais loin dans un quotidien fait de violence.
Recherche d'une nouvelle éthique: tabula rasa des émotions?
Revendiquer la vie émotive des vaches? Pas de souvenir au delà de deux jours? A la question posée à un Murgueros "Que penses-tu de la fraternité?". Celui-ci répond: "-Rien"…
Certains spectateurs diront: "-Rodrigo Garcia n'aime pas les gens.". Je ne crois pas: La rage de ses débuts se mue en mélancolie. Besoin d'analyser la situation.
Mais il parle encore avec "ses tripes".
C'est pourquoi ce spectacle m'apparaît d'une beauté puissante et d'une profondeur acide.
FEUILLETS D'HYPNOS (Photo 1)
Mis en pièce(s) par Frédéric Fisbach
Texte de René Char
Sept comédiens vont porter la parole de René Char durant près de deux heures.
237 moments d'écriture baptisés pour la circonstance "237 actions pour la scène". Ces feuillets ont été écrits entre 1942 et 1964.
Placés sous le signe d'Hypnos, dieu grec lié à la nuit par sa mère et à la mort par son frère, ces notes se lisent comme des poèmes, des aphorismes ou des pensées qui disent le temps de la guerre et de la Résistance.
Fisbach a choisi d'installer ces fragments de texte en évitant l'illustration et en "dédramatisant" le lieu.
Idée périlleuse; ce texte n'ayant rien de théâtral. Il faut rester dans cet univers, jouer soi-même le jeu.
La succession des aphorismes fait que parfois on n'a pas vraiment le temps de réfléchir à chacun d'eux. On se dit à ce moment-là qu'on lira ou relira ces feuillets, pour en saisir enfin toute la force et la beauté.
C'est parfois très beau ou drôle ou bouleversant ou déconcertant.
Un moment magique arrivera: Vers la 130° proposition, l'arrivée un par un de 106 acteurs amateurs sur le plateau fait vibrer la scène. Frédéric Fisbach en fait quelque chose de fort et de beau sans le moindre racolage.
Le décor blanc ultra-moderne qui place au fond du plateau une série de petites chambres vitrées avec des draps et des coussins jaunes et bleus et sur le côté une table et des gradins est vu différemment.
Arrive la dernière note:" Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté."
A ce moment-là, de la fumée sort des chambres embuées: la fumée des camps de concentration.
Ce sera pour de nombreux spectateurs le point de rupture, l'échauffement des esprits, la parole vive.
…ça vraiment non! Même si René Char y survivra.
L'ECHANGE (Photo7)
De Paul Claudel
Mise en scène de Julie Brochen
Regard complice de Valérie Dreville
« L'échange » est un texte de jeunesse du Vice-Consul Paul Claudel écrit en 1893-1894, lors de son premier séjour en Amérique.
Dans la lettre qu'il écrira à Marguerite Moreno le 29/04/1900, il dira s'être peint sous les traits d'un jeune gaillard qui vend sa femme pour recouvrer sa liberté.
Opposition entre la légitimité de l'épouse en qui il a voulu incarner la passion de servir, et désir perfide et multiforme de la liberté en une actrice américaine.
Résonance par ailleurs du cynisme capitaliste et échos des massacres des tribus indiennes.
Deux couples, quatre personnalités comme quatre facettes d'une même âme. Cataclysmes entre les âmes: Marthe (Julie Brochen) qui trime, son jeune mari Antoine (Louis Laine) avide de sensations. Couple sans le sou qui va atterrir de l'autre côté de l'océan et rencontrer Thomas Pollock Nageoire (Fred Cacheux) un millionnaire marié à une actrice: Lechy (Cécile Péricone).
Entre eux, l'argent, et la force de Lechy, diva infernale, sur une jeune âme obscure. Explosion finale.
La scénographie –plancher inachevé, corde à linge, bidons….lumières subtilement étalonnées, "actions sonores" très particulières de Frédéric Le Junter sont en phase avec ce drame.
Mais la langue…Mise à mal selon moi, car dite trop souvent de façon syncopée et incantatoire.
Les systématiques adresses au public des décalages: "-je te parle sans te regarder", finissent par être pesants. Les "Ooh!" et les "Vous" empêchent la langue de s'envoler.
L'ENTRETIEN DE M.DESCARTES AVEC M.PASCAL LE JEUNE (Photo 4)
de Jean-Claude Brisville
Avec Daniel Mesguich et William Mesguich
Cette pièce a été créée en 1985 au Petit Odéon par Henri Vilorgeux et Daniel Mesguich qui jouait le rôle de Pascal. Le voilà maintenant interprétant Descartes face à son fils William dans le rôle de Pascal.
Les deux philosophes se sont rencontrés à Paris, dans le couvent des Minimes; entretien de plusieurs heures, à huit-clos, le 24 septembre 1647.
Blaise Pascal avait alors 24 ans et était déjà très malade et René Descartes, 51 ans.
De cet échange historique, peu de traces, sinon quelques notes hâtives de l'un et de l'autre.
Jean-Claude Brisville a imaginé librement cette conversation entre deux hommes qui se découvrent progressivement à l'opposé l'un de l'autre.
Descartes, le rationaliste qui avance masqué, et Pascal tourmenté, mystique, ardent. Ce qu'ils ont en commun? Leur chrétienté et indubitablement leur intelligence supérieure. A les écouter, on ne peut qu'espérer devenir soi-même un peu plus intelligent! La ferveur de Daniel Mesguich dans cette joute nous aide…Il ne cède pas face à son rival même s'il s'agit de son fils…ravi d'être là son concurrent!
Ces deux hommes portent brillamment ce texte philosophique. Ces lointaines paroles échangées sont un exact miroir tendu à notre propre temps. Si vous êtes intéressé par la Raison, le Sentiment, la Foi, la Science, Dieu, le Vide, le Monde…ne vous privez pas de ce spectacle!
LANCELOT ET LE DRAGON
Dramaturgie et mise en scène Carlo Boso
Inspiré du "Dragon": un conte de Evgueni Schwartz
Une pièce politique? Certainement, si on se réfère au thème et à l'histoire puisqu'elle fut interdite à Moscou en 1944.
Comme dans beaucoup de légendes ou de contes, le récit dénonce des peurs, reprend des mythes, insiste sur des questionnements.
Dans ce conte, le dragon et ses sbires s'illustrent sinistrement comme les tyrans du passé et du présent qui ont sévi aux quatre coins de notre terre.
Mais au-delà de ce constat, le spectacle interroge: Sur quoi repose le pouvoir de ce despote? Qu'est-ce qui le porte ou le maintient?
La peur, la bassesse de l'homme, sa cupidité, ses ambitions…Le registre est vaste.
Lancelot: en voilà un héros providentiel!
Dans la réalité il faut se méfier de ces sauveurs! Mais dans ce conte, il agit par amour! Et l'amour …fait des miracles!
Tous les comédiens sont excellents. Lancelot (Anthony Casabella), bien sûr, brille par de réelles qualités de comédien et de bateleur! Grâce au jeu de tous, le spectacle est vif, humoristique, parfois débridé, en tout point conforme à la "Comédia del Arte".
Il est bien servi par les prestations du musicien (Benjamin Melia) qui, par une variété de registres musicaux, accompagne les chants des comédiens, donne du rythme à la représentation et aussi par les masques et marionnettes de Stefano Perocco di Meduna.
Ce spectacle musical, visuel, interactif est à goûter sans modération par tous les publics!
LE REVE D'ALVARO (Photo 8)
de Eudes Labrusse
Reprise d'un précédent spectacle.
Pourquoi une allusion à la guerre de Troie?…car le cheval du néolibéralisme s'introduit de partout de nos jours sur la planète.
Grâce à l'action de médias omniprésents à la solde surtout des puissants de ce monde, la force restera à la loi du marché. Au lieu de bénéficier "du mieux disant culturel", nous sommes devenus manipulés par le pouvoir de l'argent.
Dans ce contexte, le spectacle se présente comme une farce mondialiste:
Alvaro, pauvre berger, provoque une révolution parce qu'un jour, il a rêvé qu'il épouserait la plus belle femme du monde.
La farce politique multiplie les allusions à l'univers de la bourse, à la mondialisation, aux pouvoirs des médias, à la guérilla du Commandant Marcos.
l s'agit d'une profusion de destins croisés: le berger et son lama, l'amoureuse transie, la femme vénale et délaissée, le milliardaire, le chef de la police corrompu, etc...
Les actrices ont des identités interchangeables; par le jeu de simples silhouettages des personnages et des changements de position de chacune, l'action est très dynamique.
Le chœur des femmes porte l'histoire et veut donner tout son relief au questionnement des spectateurs.
La scénographie se présente comme une sorte de mur en amphithéâtre en haut duquel se tiennent les comédiennes, telles des statues animées.
Comme toute farce, elle est burlesque.
J'ai surtout apprécié l'originalité des changements de costumes. Par contre j'ai été lassée par la répétitivité des effets.
Un bon moment de théâtre cependant.
Je n'oublierai jamais "LES EPHEMERES" d'Ariane Mnouchkine
Est-ce parce que le spectacle dure une demi-journée de 14h à 22h au Parc des Expositions de Châteaublanc au sud d'Avignon?
Non, car cela aurait pu être fastidieux, ennuyeux.
Est-ce à cause du dispositif scénique retenu?
Un peu, peut-être. Il est bi-frontal.
"C'est le fruit du hasard", dit Ariane Mnouchkine.
Disposition qui se révèlera juste. Un paquebot clouté de lumières.
Nous, spectateurs, nichés dans notre nouvel O de bois, scrutons une piste oblongue, grise et vide.
Est-ce à cause du titre? Qui sont les Ephémères?
C'est nous. Le spectacle se passe chez nous, sur un demi-siècle.
Mais alors, me direz-vous: Il doit y avoir du texte?
Pas tout à fait…presque rien pour qui de Sophocle à Shakespeare a mis son cerveau en ébullition par les plus grands textes de l'histoire.
Donc, est-ce encore une pièce?
On n'en n'est plus là.
Mais alors, quelle est la ligne directrice?
Ariane Mnouchkine dit qu'elle a voulu évoquer la beauté et la bonté. Ce n'est pas une thèse, ce sont de petits instants, des gestes de fraternité qui, mis bout à bout, prouvent que si nous avons un côté cour, nous avons aussi un côté jardin. Les instants de compassion sont essentiels, mais la compassion au sens bouddhique, ce n'est pas de la guimauve.
Comment s'y prend-elle?
Les décors entrent et sortent, sur de ronds plateaux de bois que des comédiens pousseurs félins font sans cesse tourner, reculer, avancer. Cee sont comme des bulles de vie.
Cela suffit-il à saisir les messages?
Oui, car même si nous sommes toujours "des analphabètes du sentiment", comme dit Ariane Mnouchkine: "-Tout est sur le plateau".
En effet, le sens inouï du détail, ajouté au gros plan, travelling ou panoramique, fait que ce théâtre-là a la fluidité du cinéma en liberté.
Mais, qu'est-ce qu'on voit finalement?
Presque rien: les bruits de la vie, les sanglots de la mort, les banalités que l'on dit dans ces moments-là, la vie qui n'est qu'une succession de pertes.
Et cela est fascinant?
Oui… et les heures glissent. Juxtaposition de moments volés au monde du dehors: perte de la mère, joie d'une naissance, "pétage de plombs", divorce, petits bonheurs simples…La vie quoi, notre vie. Morceaux de vie qui s'emboîtent, se recomposent. Sublime!
Le grand dans le petit…
En un seul mot:
C'est beau comme du Mnouchkine. Ce n'est pas peu dire.
D'ailleurs, elle recevra le 28 juillet 2007 un lion d'or spécial pour l'ensemble de sa carrière, dans le cadre de la biennale de Venise.
Du grand Art.
LE VENTRE DES PHILOSOPHES (Photo 9)
de Michel Onfray - Adaptation Dominique Paquet
Mise en scène Patrick Simon Assisté de Marianne Viguès
Le propos pourrait sembler déconcertant au départ: Comment mangent les philosophes?
La complicité entre Dominique Paquet et Patrick Simon a permis de transformer l'ouvrage en un pur moment de gourmandise théâtral.
Le plan de travail de la cuisine est esthétique et ingénieux: il permet aux acteurs de surgir comme d'une boîte de pandore, inopinément, près de la maîtresse de maison en train d'officier dans sa cuisine. C'est alors qu'elle les interroge sur leurs préférences alimentaires.
Chacun des philosophes, en l'occurrence: Diogène, Rousseau, Nietzsche, Kant et Sartre, pris à partie par Michelle Brûlé (un nom prédestiné pour une cuisinière!) exalte son propre régime alimentaire et, par là même, révèle sa propre conception philosophique et sa manière de vivre.
Leur interlocutrice pointe alors l'incohérence de certains régimes: la chair et l'esprit font-ils bon ménage?? On pourrait en douter en s'interrogeant sur certaines phobies de ces philosophes:
Que penser de Nietzsche qui se gavait de charcuteries tout en vitupérant le goulasch?
Que penser de Sartre qui se voyait poursuivi par des homards ou des langoustes? Alors que par la mescaline il avait parfois des crevettes dans la tête!
Le spectacle est jubilatoire. Les comédiens s'amusent beaucoup à défaut de "s'en mettre plein la panse"!
MA FAMILLE (Photo 6)
De Carlos Liscano (Uruguay) - Traduction: Françoise Thanas
C'est une reprise.
L'auteur déclarait au cours d'une interview: « tout ce que j'écris est "réalité" et absurde …Ma démarche…consiste à dire le contraire de ce que beaucoup pensent , ce qui produit une sensation de malaise.»
Voilà; l'auteur nous interroge; mais son humour, ne croyez pas, n'est pas celui de la farce débridée, des grands effets, style de Funès, scéniques ou burlesques:
Tout est en finesse!
La mise en scène, le jeu des comédiens, très sobre, mettent en valeur cette subtilité.
C'est à la fois tendre et féroce, car la vente d'enfants nous le savons est dans le monde entier une triste réalité, le drame de la misère. Et ce "commerce" n'est pas près de s'éteindre…
Cette pièce montée dans de nombreux pays a reçu plusieurs récompenses et en particulier le Prix du Ministère de la Culture en 2002.
Un spectacle qui nous aide à la prise de conscience et qui nous permet de découvrir un auteur de talent peu connu en France.
Carlos Liscano est resté enfermé dans les geôles uruguayennes pendant 13 ans! Ce qu'il a écrit, c'est en prison, et après.
MEFISTO FOR EVER
Mise en scène : Guy Cassiers
Texte de Tom Lanoye d'après le roman de Klaus Mann
Guy Cassiers a choisi de mettre en scène une création qui porte en elle le souvenir amer de la tourmente nazie.
Pièce de l'auteur flamand Tom Lanoye inspirée du roman Mephisto de Klaus Mann. Parallèle entre la position de l'artiste face au politique, hier, en 1936, pendant et après la seconde guerre mondiale comme aujourd'hui à Anvers (récente montée de l'extrême droite flamande).
Le titre Mefisto for ever est explicite. Texte original (A côté des extraits du roman de Klaus Mann, extraits de pièces de Shakespeare, Tchekhov, Goethe, et des textes politiques dont des extraits d'un célèbre discours de Goebbels). Les personnages du théâtre présenté par rapport au roman sont plus complexes, peut-être plus proches de la réalité en tout cas.
Le livre de Mann a été retravaillé pour éviter la caricature de méchants entièrement méchants. Les nuances sont finement cernées pour mieux saisir le comportement de celui qui pense qu'il peut lutter "contre" le système en étant "dans" le système.
Le théâtre est un lieu de doute. Confrontation entre le pouvoir et l'art.
Séduction des autorités politiques face aux théâtreux. Jusqu'où l'ouverture des propositions du pouvoir, peut-elle être perfide, perverse, insidieuse?
La scène rajoutée à la fin de la pièce pose les problèmes avec une distance que n'avait pas Klaus Mann et surtout avec la connaissance de ce qui s'est passé après la chute du nazisme. Quand Staline dit des artistes qu'ils doivent être des "ingénieurs de l'âme" alors l'interrogation est quotidienne et universelle.
Au centre de la pièce il y a l'idée majeure que le théâtre , le lieu théâtre, devient l'arène dans laquelle la politique et l'art se combattent.
A quel moment le personnage principal va-t-il aller trop loin? Il ne le sait pas lui-même…Un bégaiement sera la réponse et la dernière parole de l'acteur Kurt, double de Gründ gens à qui l'on demande ce qu'il ressent, sans se servir d'une tirade des grands auteurs:"Je…je…je…"." Fin de partie et cap au pire" dirait Beckett.
Adaptation sublime: sobriété du décor, du jeu des acteurs. Du grand Art. Richesse pour le public de trouver et de construire son propre chemin à travers toutes les données reçues de la scène.
MOI, MICHELLE MERCIER, 52 ANS, MORTE
en scène Raphaël Noël, Anne Thuot
Texte: Marie Henry - son: Maxime Henry
Cie Belge; Groupe Toc, collectif artistique.
(C'est leur premier spectacle.)
L'histoire: un meurtre. Six protagoniste mènent l'enquête: Le fils et la belle-fille de la victime, deux voisines en mal de comédie et …deux rats gastronomes!
Spectacle plutôt surréaliste! Rythme déchaîné, humour noir, dérapages…des situations. Arrêts sur image… Les identités se bousculent, les temps s'interfèrent, se suspendent, les actions s'emballent, se répètent ainsi que les répliques. Situations loufoques. Les rats se régalent du corps de la victime et décrivent avec force détails les reliefs de leur festin!
Dans le public fusent quelques rires gras… pas forcément en accord avec le propos.
Car même si je n'ai pas adhéré, même si je suis restée "chancelante" comme le monde qui est évoqué, il reste que la mise en scène est rigoureuse, le jeu des comédiens maîtrisé.
Le spectacle fait réfléchir sur les faits qui forgent la conviction de tout un chacun, et qui sous leur apparente véracité, se contredisent lorsqu'on les analyse plus profondément, ou nous embarquent vers des chausse-trappes!
SOLO PARA PAQUITA
D'Ernesto Caballero - Traduction: Antoine Rodriguez
Mise en scène : Nora Gravovsky
"Attention, un crime peut en cacher un autre!"
Le comédien Bruno Buffoli interprète de façon magistrale le personnage de Paquita dans un monologue de 1h20, dans une mise en scène qui alterne brillamment théâtre, danse, vidéo, et musique.
Le spectateur est actif puisque pris à témoin par Paquita, un peu comme s'il faisait partie d'un jury populaire ou d'une assemblée d'alcooliques anonymes.
Au cours du monologue, avec Paquita, il perd ses repères, il est bluffé.
Cette femme, cette fonctionnaire exemplaire qui menait une vie banale mais crevait de solitude, voit un jour sa vie basculer. Bingo!
Est-elle devenue un monstre brusquement?…
Est-ce pêcher que de sortir jouer au bingo et "d' aimer le café: stimulant, amer et nécessaire"? …sauf qu'un jour, cette brave dame passe à l'acte! Elle tue: faute à une libido trop longtemps contenue??…
Paquita, au cours de son discours nous interpelle, nous trouble: le bingo et l'amour , la frustration de ne pas gagner, de ne pas oser… le café et le crime…
Le désespoir d'un instant…La récidive…
L'interprétation toute en finesse et sensibilité du comédien, le phrasé, l'ambiance sonore qui permet de marquer le tempo, les éclairages mettant en lumière un univers kitsch et illustrant la transition entre les tableaux contribuent à donner au spectacle son rythme, son acuité.
La parole de Paquita se projette non seulement comme une confession mais comme une thérapie.
Voilà du théâtre intelligent!
SQUASH (Photo 10)
Une pièce de Andrew Payne
Mise en scène de Patrice Kerbrat
Deux trentenaires Ryan et Greg, cadres modernes, bien installés dans leur profession , leur famille, et leurs loisirs.
Ils se retrouvent chaque mercredi pour jouer au squash.
Tout est bien dans le meilleur des mondes.
Mais voilà que Ryan demande à son ami de lui servir d'alibi pour une liaison à laquelle il voudrait mettre fin.
Greg tombe des nues, il est scandalisé. Sa réaction est-elle sincère??
Car en fait, cela le fait réfléchir, il sent que la routine s'est installée dans son foyer. Il sent venir son propre dérapage: ce qu'il dénonce à son ami, c'est ce qu'il devrait se dire à lui-même: en fait il prend conscience que depuis quelque temps une certaine distance s'est établie entre sa femme et lui et que sans se l'avouer, il a envie d'aventure.
Mais il se ment à lui-même. Là se situe son dilemme: "entre fidélité en soi et fidélité à l'autre, il y a un espace flou.".
Les deux compères se renvoient la balle, les échanges sont vifs, pleins d'humour: les comédiens sont excellents.
Spectacle drôle, d'une évidente virtuosité. |