
ISABELLE AUBRET : « J’ai trouvé ma place dans cette tournée »…
Isabelle Aubret, c’est un regard bleu infini sous des boucles ensoleillées. C’est cette voix qui caresse, qui sait chanter l’amour comme personne mais qui, aussi, sait défendre en chanson les grandes causes… Elle est l’un des grands fleurons de la chanson française et, si on la voit très, très rarement à la télé, elle continue son bonhomme de chemin dans la France entière, dans le monde entier, pour défendre la bonne, la belle, la grande chanson française.
Elle fait donc partie de cette 4 ème mouture « Age Tendre » et est accompagnées par le producteur Gérard Meys, un amoureux de la chanson française qui a produit et enregistré Isabelle mais aussi Chelon, Gréco, Ferrat, Anne Sylvestre, Félix Leclerc, Francis Lemarque, Maurice Fanon et beaucoup d’autres.
Aussi , je suis étonné de les trouver tous les deux sur cette tournée « Age Tendre », au milieu de rockers, de twisters, de « yéyés » rois des hit parades, elle qui a mené sa carrière tellement loin de cette mode musicale.
Elle sourit avec cette gentillesse, ce charme qu’elle a en elle et s’explique :
« C’est que, même si c’est mon époque, c’est très loin de mon univers musical. J’ai toujours défendu des musiciens, des auteurs, des chanteurs, des poètes comme Brel, Ferrat, Aragon, pour ne citer qu’eux. Je continue à les défendre et pour cela, il faut se faire entendre. Je pense donc que j’ai largement ma place sur cette tournée. La preuve : le public suit ! »
Je peux le prouver puisque, ayant suivi la tournée sur quelques dates, il n’est pas rare que, lorsqu’elle chante « Deux enfants au soleil », « La quête », « La Fanette », « La montagne »… le public lui fasse , comme on dit aujourd’hui, une standing ovation !
Finalement, alors qu’on lui a longtemps demandé de rejoindre les rangs de la tournée, elle a fini par dire oui :
« Je compare ce spectacle à un puzzle ou mieux, à un arc en ciel. Il est fait de couleurs plus ou moins violentes et puis il y a une petite note pastel qui arrive et c’est moi. J’ai trouvé ma place dans cette tournée.
J’aime bien être là où l’on ne m’attend pas, tout comme j’en ai surpris plus d’un lorsque j’ai joué « Les monologues du vagin ! »
Justement : pourquoi ?
Parce que, d’abord, le texte est drôle, à la fois délirant et troublant… Il va très loin. Déjà, le titre m’a donné envie de le faire. Il y a un texte très fort, très savoureux et quelques petites phrases qui m’ont totalement fait craquer car il faut savoir que j’ai eu sept sœurs, c’est dire si j’en connais un bout sur les femmes et leurs problèmes ! J’ai retrouvé dans ce texte, plein de choses de ma propre vie et j’ai beaucoup pensé à ma mère, ce petit bout de femme de 1m46 et 43 kgs, qui a été déchirée par des césariennes car, sortant de l’orphelinat, elle ne connaissait pas grand chose à l’amour et à la sexualité. Pour toutes ces raisons, je crois que j’avais ma place dans ce spectacle, comme je l’aie sur cette tournée
C’était votre premier rôle de comédienne ?
Au théâtre, oui mais je suis avant tout une interprète et par ce biais là je suis aussi comédienne. Il faut l’être pour chanter ce que je chante. Interpréter Aragon ou Brel, c’est très proche du théâtre…. « La Fanette », « Il n’y a pas d’amour heureux »… pour moi, c’est du théâtre.
Revenons aux années 60… Que faisiez-vous en ce temps-là ?
Je chantais ! Je gagnais l’Eurovision en 62 avec « Un premier amour », je rencontrais Ferrat qui me donnait « Deux enfants au soleil » puis plus tard, « C’est beau la vie ». Je faisais l’Olympia avec Brel en 63. J’étais en tournée avec Salvatore Adamo en 65… Par contre, je ratais « Les parapluies de Charbourg » à cause de mon accident. J’ai toujours eu quelque chose de formidable et qui ne m’a jamais une fois manqué : la tendresse du public et ça, ça me bouleverse toujours.
Vous n’avez pas, en ces années-là, connu souvent les hit parades ?
Non et vraiment, ça ne m’a pas gênée pour faire mon métier car j’ai quand même eu de beaux succès, de belles récompenses. J’ai eu, comme tout le monde, des hauts et des bas mais j’ai toujours été une fonceuse, je n’ai jamais baissé les bras et ce caractère, ce tempérament, ça me vient du sport car j’ai été une championne de gym ! Je faisais le saut périlleux, j’ai même fait du trapèze…
Avec d’ailleurs un accident à la clef !
Oui, mais j’a eui un accident de voiture autrement plus grave et j’ai toujours lutté… Et ça ne m’a pas empêchée de faire aussi du deltaplane !!!
Parlons de cette grande rencontre que fut celle avec Brel
C’est Brel qui m’a choisie alors que nous ne nous connaissions pas. On lui avait proposé, en première partie de sa tournée, Michèle Arnaud. Il a seulement dit : « C’est la petite que je veux… ». Je croyais rêver, jamais je n’aurais pensé à un tel geste. Après, nous sommes devenus amis et je l’ai beaucoup chanté. Je lui ai consacré un disque.
J’ai encore une autre jolie histoire avec lui : Alors que je venais d’avoir mon accident, que j’étais explosée de partout, il est venu me voir à l’hôpital et a dit à mon entourage : « Je lui donne « La Fanette ». Jolie histoire, non ?
Autre rencontre tout aussi importante : Jean Ferrat !
C’est grâce à Gérard Meys que je l’ai rencontré. Gérard vient un jour me dire : je crois avoir une chanson pour vous. C’était « Deux enfants au soleil » que chantait Ferrat mais qui n’avait pas fait un succès avec. Je lui ai répondu : « Je fais l’Eurovision, après on en parle ! »
J’ai gagné l’Eurovision, on en a parlé, j’ai rencontré Jean, j’ai enregistré sa chanson… Elle est resté 27 semaines au hit parade… Tiens, il y en a eu une !!!!
De ce jour, une amitié indéfectible est née…
Ferrat a écrit de magnifique choses sur moi. Certaines m’on fait pleurer de joie, d’émotion. Il sait toujours choisir le mot qu’il faut en toute circonstance, tout en restant très pudique. »
Entre nous, je peux vous faire une confidence : lorsqu’elle parle de Ferrat, elle l’appelle Tonton !!!! Et Tonton lui a encore fait un beau cadeau en enregistrant un texte de présentation pour son entrée en scène sur la tournée « Age Tendre »
Ce fut donc pour Isabelle, deux succès consécutifs, chose qui, me dit-elle un peu nostalgique, serait impensable aujourd’hui.
« Franck Thomas m’a écrit une superbe et très forte chanson : « Hôtel des Africains ». Mais qui la connaît, hormis ceux qui viennent me voir en concert ? Elle ne passe nulle part. Pourtant c’est un plaidoyer, un formidable reportage qui ne peut être plus d’actualité. Mais aujourd’hui, à part des gens comme Sébastien qui pourrait oser passer une telle chanson, depuis que Sevran n’est plus là ? Aujourd’hui, tout est tellement formaté qu’on ne peut plus se faire entendre, ni à la radio, ni à la télé. Les, producteurs sont aussi éditeurs, diffuseurs… ils tiennent les rênes. Plus aucun animateur n’est indépendant…
Par contre, rien avec Brassens !
Si, je l’ai chanté une seule fois.
J’aimais beaucoup l’homme qui était la gentillesse et la simplicité même , il était très paternel avec moi mais ses chansons, là encore, ne faisaient pas partie de mon univers. J’aimais pourtant beaucoup ses chansons mais je ne me suis jamais vue les chanter ».
Bien entendu, je ne peux rencontrer Isabelle sans lui parler de l’Ardèche dont je suis natif (pas loin de chez Jean Ferrat d’ailleurs) et qu’elle a adoptée.
Gérard Meys, qui l’accompagne en tournée, après avoir été le déclencheur de leur rencontre, a été aussi, grâce à Jean, l’acquéreur d’une maison.
Il me le raconte en riant :
« Jean est tombé amoureux de l’Ardèche et décide de s’y installer et donc, d’acheter une maison. Il a le coup de foudre pour celle qu’il habite toujours et un jour, il me téléphone : « Pour avoir cette maison, j’ai dû en acheter deux. La mienne est en bon état, l’autre beaucoup moins… Si tu la veux, pas de problème ! »
Et voilà comment ils se sont à leur tour installés en Ardèche :
Isabelle m’avoue : « Nous avions envie de rejoindre Jean, d’habiter pas loin de lui mais… assez loin au cas où on se serait fâchés ! Et nous sommes à notre tour tombés amoureux de cette belle région… Que la montagne est belle ! Aujourd’hui on l’aime infiniment ».
Et du coup, il ne serait pas impossible que nous nous retrouvions tous dans nos châtaigniers cet été !!! »
Propos recueillis par Jacques Brachet |