CANNES
ANDROMAQUE CLASSIQUE ET TONIQUE !
Décor très Porte de Brandebourg à Berlin pour cette version D'Andromaque jouée à Cannes le 21 novembre dernier. Les murs se dressent de toutes parts, le gris anthracite domine, les personnages sont rigidifiés dans des costumes de hauts dignitaires russes, Hermione, seule, semble avoir une garde- robe plus variée. La luminosité manque, tout est si étincelant sous le soleil grec !
Le gris noir des âmes qui campent sur leurs positions, s' entraînant elles mêmes à leur propre perte pèse sur toute la mise en scène, le tronc d'arbre sec et desséché comme consumé par un feu et qui trône au milieu de la scène est emblématique de ces âmes dévorées par le feu de leurs passions : Andromaque, veuve inconsolable d'Hector s'évertue à repousser Pyrrhus dont le seul recours est de la menacer en l'éloignant de son fils, Pyrrhus, qui règne sur Troie s'acharne à vouloir gagner ses faveurs tandis qu'une Hermione passionnée est prête à tout pour le conquérir et dans son dépit rageur de le voir chercher ailleurs, manipule le pauvre Oreste qui n'attend qu'un signe d'elle pour la faire sienne... La tragédie est en marche surgie de ces amours non payées de retour.
Les passions se heurtent aux entêtements de chacun, et l'on reste prisonnier de son amour malheureux, pas d'issue hors de ces murs si ce n'est la mort !
C'est pourquoi les lumières faibles qui filtrent des meurtrières ne peuvent atteindre la scène, le spectateur ne peut ressentir que la chaleur du feu intérieur des personnages, magnifiques dans leurs déchaînements outranciers . A cet égard, la jeune et pétillante Christine Braconnier campe une Hermione qui offre un registre complet de la palette des émotions humaines, tour à tour rebelle, émouvante, exaspérante, cruelle, gémissante, implacable, enfin lorsqu'elle tire entre ses doigts les fils d' Oreste, pantin entre ses mains , telle une Parque maléfique, elle le mène inexorablement à sa perte le poussant à tuer Pyrrhus qu'il estime et par la même provoque sa propre fin.
Rien ne manque, une gestuelle et une mobilité sur scène saisissantes et des accents de voix où la puissance du pathos force l'admiration. Bruno Ouzeau, en Oreste fait bien le poids en face d'elle, il nous émeut par sa souffrance d'homme tiraillé entre ses scrupules et son amour immodéré pour Hermione à laquelle il ne peut résister. Andromaque, qui, lors de sa première apparition arbore un costume sombre de pope grec, fait figure de statue de commandeur, elle est digne mais c'est finalement sa fidélité sans faille à son défunt mari qui va provoquer l'enchaînement des catastrophes, elle devint Reine de Troie à la fin, situation totalement inconcevable au début de la pièce ! L'ombre d' Hector a finalement triomphé de son meurtrier, c'est ce que l'on ressent dans l'interprétation de Catherine Le Hénant, très digne et inaccessible, son personnage, moins mobile que les autres laisse les autres s'agiter et se détruire autour d'elle pour qu'elle puisse petit à petit retrouver la liberté . Et même si Christophe Casamance ( Pyrrhus ) a plutôt tendance à réciter, tous les acteurs ainsi que les personnages secondaires qui s'évertuent en vain à mettre les principaux protagonistes en garde contre leurs transports incontrôlés : "Et vous le haïssez, Avouez -le Madame,
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme :
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux.. " ,
Tous ont respecté la musicalité des vers de Racine, dans le bruit et la fureur vibre le chant des coeurs déchirés. "Quels sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?" Vers célèbre de cette pièce s'il en est un nous est restitué avec toute sa puissance. Avec une interprétation de cette qualité, Racine peut traverser encore quelques siècles et faire résonner sa tragique musique.
Isabelle G |