« Carnivores » de Jérémie et Yannick RENIER
2 frères filment deux sœurs

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Mona (Leïla Bekhti) et Sam (Zita Handrot) sont deux sœurs comédiennes, la trentaine.
Mais si Sam vit sa vie d’actrice prometteuse, Mona court toujours après « le » rôle qui la verra sortir de l’anonymat.
Mona, fauchée, squatte chez sa sœur qui, en échange, lui slui demande de servir de nounou puis de répétitrice pour son rôle.
Si Mona est renfermée sur elle-même et passe son temps à servir les autres l’autre, Sam est exubérante, même envahissante et égoïste.
Mais aucune n’est bien dans sa peau, l’une étant frustrée de courir après un rôle, l’autre dépassée par son rôle d’actrice, de femme, de mère et ne supportant plus les violences verbales de son réalisateur.
Un jour elle disparaît de la circulation. Au fil du temps, Mona reprend les rênes de la maison, s’occupe du gamin, devient la maîtresse du compagnon de sa sœur et trouve enfin le rôle « de sa vie ». En fait, elle devient la doublure de sa sœur;
Jusqu’au jour où Sam réapparaît.

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Le film est fort, noir à tous niveaux, par le sujet, par l’image souvent très sombre, glauque par momenst, avec une tension qui va crescendo jusqu’au mot fin. Les deux femmes sont souvent filmées par des plans rapprochés, qui les enferment toutes deux dans leur vie. Nos deux comédiennes sont magistrales et pour la première fois nos demi-frères belges se retrouvent scénaristes et réalisateurs d’un film très abouti, un thriller psychologique efficace avec une fin assez inattendue et… pas très morale mais qui ne nous lâche pas jusqu’à la fin.
Deux frères comédiens tournant un film sur deux sœurs comédiennes, voilà qui est original et qui sent quelque peu l’autobiographie… Ce que nous expliquent avec un charme fou nos deux Rénier réunis au Pathé Liberté de Toulon.
« En fait – nous explique Jérémie – on retrouve dans ce film des choses que nous avons vécues étant tous deux dans le même univers. En dehors d’une vie de frères où se mêlent l’amour, la concurrence, il y a une vie d’artistes où l’on retrouve les mêmes ingrédients sans que jamais cet amour soit remis en question. La preuve en est qu’on avait très envie de travailler ensemble sur un scénario.
– Mais pour l’anecdote – précise Yannick – il est vrai que Jérémie est plus connu que moi et un jour, alors que nous étions tous eux à la Mostra de Venise pour présenter « Nue propriété » de Joachim Lafosse où nous jouions tous deux, pendant que Jérémie téléphonait, je tenais ses affaires et tout à coup l’on a vu l’équipe nous regarder bizarrement en se disant : le frère moins connu sert de domestique à l’autre… Et ça a déclenché l’envie de traiter ce sujet, qui nous semblait être un duo intéressant, en choisissant deux actrices. Et puis, nous avons voulu étoffer le sujet en prenant le parti d’un faire un thriller psychologique, aller au plus profond, dépasser le thème de la fratrie.
– Nous avons voulu garder ce qu’il y a de plus universel dans une fratrie mais nous avons très vite fantasmé en allant plus loin en allant vers les relations de haine, de violence contenue et voir jusqu’où l’on pouvait aller. Et nous avons voulu faire passer tout cela à travers les yeux de Mona, personnage plus opaque chez qui l’on sent monter un désir, cette violence et trouver un équilibre entre les deux sœurs sur le sujet dominé-dominant qui peu à peu s’inverse.

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Le choix du « thriller psychologique » ?
Justement parce que l’histoire est vue à travers Mona, à travers son vécu mais aussi ses fantasmes, ses rêves, nous voulions traverser l’histoire à travers ses yeux en lui donnant malgré tout un trajet psychologique vraisemblable, une part de mystère aussi. Nous n’avons surtout pas voulu intellectualiser le propos. C’est une forme de huis clos oppressant. Les deux filles sont emprisonnées dans un cadre qui ne leur permet pas d’en sortir. Jusqu’au moment où, peu à peu, le cadre de Mona commence à s’ouvrir jusqu’à l’explosion.
Le choix des comédiennes ?
Jérémie :
Je connaissais Leïla et elle s’est très vite imposée dans le rôle de Mona. Pour le rôle de Sam, nous avons fait un casting et nous avons aussi très vite choisi Zita Hanrot car on leur a trouvé des ressemblances tout en étant très différentes. A leur première rencontre, le courant est passé très vite et nous avons compris que ça allait fonctionner. L’alchimie s’est faite aussitôt, elles se sont très vite fait confiance.
J’ai ressenti deux influences dans ce film : celle des frères Dardenne, réalisateurs belges avec qui vous avez travaillé mais aussi peut-être une influence avec Andrzej Zulawski.
Jérémie :
Oui certainement pour les frères Dardenne, qui sont d’ailleurs co-producteurs du film, mais en prenant peut-être plus de distance avec les comédiennes mais c’est vrai que leur regard était important. Chez eux, il y a toujours une grande justesse de jeu. Pour Zulawski, c’est vrai que ça peut se retrouver mais il y a aussi beaucoup d’autre références comme, par exemple « Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? » de Robert Aldrich et quelques autres. Notre père avait une impressionnante collection de vidéos. Nous y avons été nourris et même si quelquefois c’était chiant, ça a aussi été très inspirant !

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Le film s’intitule « Carnivores »… D’où vient cette idée ?
-Yannick :
Nous voulions un titre fort sans être explicatif, le sujet étant deux proies qui se disputent le même territoire. Ma femme un jour me parle d’un livre intitulé « Les carnivores et les édentés ». Le film étant construit sur l’idée de « Qui mange l’autre ? », ça nous a paru évident et intéressant de prendre mot de carnivores.
Vous êtes tous deux scénaristes, comédiens, réalisateurs… Comment vous sont venues ces envies de vous exprimer ?
Jérémie :
J’ai toujours été attiré par l’image. Avec mes potes, nous avons fait plein de films (immontrables !). Ca a toujours été une façon de m’exprimer puis je suis devenu comédien, tout en me rapprochant toujours du réalisateur avec la velléité de voir ce qu’il y avait derrière la caméra. De le faire avec mon frère, ça a été de vraies vacances, même si, tourner un film n’est pas de tout repos.
Yannick : Ça a été la même chose pour moi mais j’ai été très vite attiré par l’écriture. Et je me suis dit : pourquoi pas les deux, voire les trois ? Et puis, avec mon frère, nous avions cette envie d’écrire et de réaliser ensemble car nous avons chacun mené notre carrière de notre côté.
Ça a été un plaisir d’être sur le même bateau, de partager cette complicité, cette confiance.
Lorsqu’on est comédien et qu’on passe de l’autre côté, que ressent-on ?
Yannick :
la peur, le trac bien sûr mais aussi très vite le plaisir de faire un travail d’équipe.
Jérémie : Le plaisir de partager une aventure à la fois avec les comédiens et tous les techniciens, être à l’écoute des comédiens comme on aimerait qu’on soit écouté lorsqu’on l’est !

Propos recueillis par Jacques Brachet