Isabelle AUBRET nous dit au-revoir

B

Lorsque j’écoute Isabelle Aubert, les larmes me montent aux yeux.
Ça peut paraître puéril mais c’est comme ça.
Elle arrive sur scène, toute menue, tout de blanc ou de noir vêtue, le regard éperdument bleu sous sa mousse de blonde chevelure, elle paraît tellement fragile… Pourtant elle est forte.
Et puis, elle chante. Et qu’elle chante Ferrat, Brel, Debronckart, Chelon, Lemesle, Dabadie, Aragon, de cette voix limpide, claire, d’une voix d’une divine musicalité, qui n’a pas bougé d’un iota depuis ces décennies, elle nous offre ses messages de paix, de fraternité, d’amour, de liberté. Même si quelquefois elle gronde, c’est toujours pour une cause juste. Même si elle sait que ses chansons ne sauveront pas le monde mais nous apporteront l’espoir de jours meilleurs, l’espoir que l’homme se réveille et réalise que, si on le veut… c’est beau la vie.
Il y a une telle émotion en elle que tout naturellement elle nous la communique de sa voix douce et nous la fait partager.
Isabelle, s’il n’en reste qu’une pour défendre la vraie, la grande chanson française, ce sera elle.
Et pourtant…
Pourtant elle tire sa révérence après plus de 50 ans de bons et loyaux services. Après cet ultime et bouleversant Olympia*, qui sera suivi d’une grande tournée à travers la France, et où elle nous offre pas moins de 32 chansons qui ont jalonné son exceptionnelle carrière.
Sa voix se taira, à notre grand désespoir. Au mien qui, au dernier spectacle, me tirera les larmes une dernière fois.

E

Elle rit lorsque je le lui dit :
« Tu sais, nous ne sommes que des artisans et nous devons bien nous arrêter un jour. Ce qui est sûr, c’est que c’est le dernier Olympia… Je vais doucement sur mes 80 ans et il faut être raisonnable. Je ne veux pas faire le spectacle de trop. J’ai 55 ans de chansons et j’aimerais que, comme toi, les gens regrettent que je m’arrête plutôt que de penser qu’il est temps que je le fasse ! Et puis, j’ai trop d’amour et de respect pour ce public qui me suit depuis si longtemps, pour lui offrir un spectacle « presque » parfait. Je ne veux surtout pas le décevoir.
Donc après l’Olympia, c’est terminé ?
Pas tout à fait puisque je vais, durant trois mois, faire la tournée Age Tendre (La tournée des Idoles) qui fêtera ses dix ans. Mais je n’y chante que trois ou quatre chansons. Donc, après cette tournée, je repars sur les routes avec mon récital et je parcourrai toute la France et les pays limitrophes.
Toutes tes chansons sont reliées à la vie, à l’espoir, à l’amour…
D’où le texte de Claude Lemesle que je dis : « Il faut vivre ». Je crois encore et toujours aux hommes. Je voudrais qu’ils comprennent que Dieu, c’est nous. Il suffit de s’entendre, de se regarder, de se parler, de prendre le temps de faire connaissance. Allons au bout de nos idées, de nos impressions, apprenons à nous connaître.
Je le dis avec des mots simples, des mots qui parlent au cœur car chaque chanson que j’interprète est une histoire et j’y amène mon univers, mes émotions, mes convictions, mes espoirs.
Tu démarres ton récital avec une chanson de Claude Lemesle et Roland Vincent : « L’Olympia » et tu le termines avec une chanson du même Claude Lemesle et Jean-Pierre Bourtayre « Dans les plis rouges du rideau ».
La scène, c’est ma vie, ça l’a toujours été et à chaque concert c’est comme au premier jour, comme une première, à l’Olympia ou ailleurs avec cette émotion qui m’étreint avant que le rideau ne se déplie et que je me retrouve face au public.
On ne peut pas ne pas évoquer Brel et Ferrat qui t’ont tellement portée et que tu as beaucoup chantés. Tu les chantes d’ailleurs dans ce récital, encore et toujours.
C’est Brel qui m’a choisie alors que nous ne nous connaissions pas. On lui avait proposé, en première partie de sa tournée, Michèle Arnaud. Il a seulement dit : « C’est la petite que je veux… ». Je croyais rêver, jamais je n’aurais pensé à un tel geste. Après, nous sommes devenus amis et je l’ai beaucoup chanté. Je lui ai consacré un disque.
J’ai encore une autre jolie histoire avec lui : Alors que je venais d’avoir mon accident, que j’étais explosée de partout, il est venu me voir à l’hôpital et a dit à mon entourage : «Je lui donne «La Fanette». Jolie histoire, non ?

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Et Jean Ferrat ?
C’est grâce à Gérard Meys que je l’ai rencontré. Gérard vient un jour me dire : » je crois avoir une chanson pour vous ». C’était « « Deux enfants au soleil « » que chantait Ferrat mais qui n’avait pas fait un succès avec. Je lui ai répondu : « Je fais l’Eurovision, après on en parle ! « »
J’ai gagné l’Eurovision, on en a parlé, j’ai rencontré Jean, j’ai enregistré sa chanson… Elle est restée 27 semaines au hit parade !
De ce jour, une amitié indéfectible est née…
Ferrat a écrit de magnifique choses sur moi. Certaines m’ont fait pleurer de joie, d’émotion. Il a toujours su choisir le mot qu’il faut en toute circonstance, tout en restant très pudique. Et c’est vrai que je l’ai beaucoup chanté.
Lorsqu’on parle de la tournée « Age Tendre » essentiellement tournée vers les années dites « yéyé », que faisais-tu dans ces années 60 ?
(Elle rit) Mais je chantais ! Je gagnais l’Eurovision en 62 avec « Un premier amour », je rencontrais Ferrat qui me donnait « Deux enfants au soleil » puis plus tard, « C’est beau la vie ». Je faisais l’Olympia avec Brel en 63. J’étais en tournée avec Salvatore Adamo en 65… Par contre, je ratais « Les parapluies de Charbourg » à cause de mon accident. J’ai toujours eu quelque chose de formidable et qui ne m’a jamais une fois manqué : la tendresse du public et ça, ça me bouleverse toujours. Je ne regrette rien. J’ai quand même eu de beaux succès, de belles récompenses, j’ai fait de belles rencontres. J’ai eu, comme tout le monde, des hauts et des bas mais j’ai toujours été une fonceuse, je n’ai jamais baissé les bras et ce caractère, ce tempérament, ça me vient du sport car j’ai été une championne de gym ! Je faisais le saut périlleux, j’ai même fait du trapèze…
Avec d’ailleurs un accident à la clef !
Oui, mais j’ai eu un accident de voiture autrement plus grave et j’ai toujours lutté… Et ça ne m’a pas empêchée de faire aussi du deltaplane !!! »

C D

Aujourd’hui, plus de trapèze ni de deltaplane mais une belle aventure avant de quitter la scène : cette tournée pour retrouver ce public qui l’a portée pendant tant d’années et qu’elle a enchanté tout autant.
Peut-être après, se retrouvera-t-elle dans sa maison d’Ardèche où elle y rencontrait celui qu’elle appelait tendrement « Tonton ».
Silence lorsque je lui en parle. Le silence s’installe.
Gérard Meys, son producteur et mari, nous raconte comment ils s’y sont retrouvés :
« Jean est tombé amoureux de l’Ardèche et décide de s’y installer et donc, d’acheter une maison. Il a le coup de foudre pour celle qu’il habite toujours et un jour, il me téléphone : « Pour avoir cette maison, j’ai dû en acheter deux. La mienne est en bon état, l’autre beaucoup moins… Si tu la veux, pas de problème ! »
Isabelle m’avoue après un grand silence chargé d’émotion : « Nous avions envie de rejoindre Jean, d’habiter pas loin de lui mais… assez loin au cas où on se serait fâchés ! Et nous sommes à notre tour tombés amoureux de cette belle région… Il nous l’a faite aimer Aujourd’hui on l’aime toujours infiniment, mais depuis que « Tonton » est parti, je n’y suis plus allée. Je ne peux pas. Pourrai-je y retourner un jour ? Je ne sais pas.. ».

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Propos recueillis par Jacques Brachet
Photos Christian Servandier

*Coffret « Isabelle Aubret – Dernier rendez-vous – Olympia 2016″
Un très beau coffret contenant deux CD avec les 32 chansons de cet unique récital et le DVD du spectacle.