Toulon – Théâtre Liberté : « Inconnu à cette adresse »

Deux amis qui ont fait leurs études en Allemagne au début du XX° siècle puis ont fondé une galerie d’art à San Francisco (USA). Nous sommes en 1932. Martin Schulse est revenu vivre en Allemagne. Max Eisenstein, Juif, est resté à San Francisco d’où il gère leur affaire. Sur scène deux bureaux, l’un à gauche de style américain, l’autre à droite de style germanique, tous deux années 20/30. Les deux amis entretiennent une correspondance fournie. Michel Boujenah est Max Eisenstein, Charles Berling est Martin Schulse. D’entrée on sait qui est qui par l’aspect physique. Boujenah décontracté à l’américaine, mais classe ; Berling, Allemand raide, austère, classe lui aussi. Chacun lit à tour de rôle les lettres qu’il reçoit. Mise en scène très simple mais diablement efficace. Ce n’est pas une simple lecture mais bien une pièce de théâtre, car les deux acteurs, époustouflants, jouent le texte, avec sobriété, conviction et engagement total. On vit l’Histoire en même temps qu’eux. Car à travers une amitié qui va se transformer en haine, jusqu’à la mort de l’Allemand, c’est l’Histoire de la montée du nazisme en Allemagne jusqu’à la concrétisation de l’horreur dans la Deuxième Guerre Mondiale.
Aux débuts les lettres sont nostalgiques : le passé commun, la sœur de Max, Griselle, jeune actrice ; transparaît aussi l’affection entre ces deux hommes. Puis Max demande qui est cet Hitler, dont on commence à parler, si elles sont vraies ces attaques contre les Juifs. Alors Martin dit qu’il faut qu’ils cessent de s’écrire, et le voilà qui s’affirme antisémite, nazi, admirant Hitler, son fils est même entré aux jeunesses hitlériennes. Il approuve tout ce qui se passe. Il va même devenir un personnage important du régime. La force de Kathrine Kressmann Taylor, l’auteure de la pièce, est d’avoir su, en quelques phrases, résumer les causes de cette montée du nazisme et de l’emprise d’Adolf Hitler sur le peuple allemand : le trop lourd prix à payer après la défaite de 14-18, la pauvreté endémique, l’anarchie ; et soudain apparaît un homme qui redonne l’honneur à son peuple, lui fait relever la tête, affirme qu’il va lui faire retrouver sa grandeur. L’Allemagne va le suivre pour le pire.

Serge Baudot

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Griselle, juive, est en péril au théâtre de Berlin, elle réussit à fuir, arrive chez Martin. Celui-ci ne lui ouvre pas sa porte et la laisse aux mains des S.A. Max verra sa lettre à Griselle retournée avec la mention : inconnue à cette adresse. Ils l’ont tuée. A partir de là Max va fourbir sa vengeance, il envahit Martin de lettres à son adresse, sachant qu’elles seront lues par la censure. Ces lettres qui sont des commandes de tableaux avec dimensions et couleurs peuvent faire croire à des messages secrets. Martin supplie son ex-ami de ne plus lui écrire. Mais ce dernier continue, jusqu’à ce qu’il reçoive un retour avec la mention : inconnu à cette adresse. Vengeance inéluctable accomplie. C’est très dur. Martin ne s’en remettra pas.
Michel Boujenah est magnifique et bouleversant dans son rôle, on sent qu’il le joue avec ses tripes. Charles Berling joue à merveille le désarroi, la descente aux enfers, de ce nazi qui se sent perdu. Tous deux jouent parfaitement leur transformation de vieux amis pleins d’affection en ennemi d’autant plus implacables qu’ils souffrent de cette haine qui s’est implantée en eux.
Voilà une pièce qui confirme ma conviction que le théâtre, c’est d’abord un texte, qui offre des personnages emblématiques de certains côtés de la condition humaine. Et quand ils sont joués par des acteurs sublimes, comme ici, le bonheur suprême est au rendez-vous.
Je ne résiste pas à faire remarquer que les thèmes de cette pièce viennent à point nommé nous rappeler les dangers de cet antisémitisme qui reprend force en France puisque l’on voit des milliers de personnes se rendre à des spectacles antisémites.
Cette pièce devrait être jouée devant tous les écoliers, collégiens, lycéens et étudiants de France et d’ailleurs pour aider à éradiquer cette Peste Brune qui ne cesse de se réactiver.
La pièce est aussi propice à la prise de conscience que le poème de Martin Niemöller : « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste… Quand ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour m’aider.»

Serge Baudot

Kathrine Kressmann Taylor (1903-1997) a publié « Inconnu à cette adresse » en 1938. En 1995, alors qu’elle a 92 ans Story Press réédite ce livre pour fêter le 50e anniversaire de la libération des camps de concentration. nouvelle est traduite en 20 langues. Le livre sort en France en 1999 et se vend à 600 000 exemplaires. Elle est finalement publiée en Allemagne en 2001, et rééditée en Grande-Bretagne en 2002. En Israël, la traduction en hébreu est un best-seller et est adaptée pour le théâtre. Plus de 100 représentations ont lieu, et la pièce est filmée et diffusée à l’occasion du jour de commémoration de la Shoah. (Wikipedia)