NOTES de LECTURES
Par les Plumes d’Azur

Bichet Dutter Enard-®Melki2012bisRED -®Melki  Actes Sud

Yves BICHET : L’été contraire, (Ed Mercure de France)
Cinq personnages une infirmière Clémence licenciée parce qu’elle a permis à quelques pensionnaires de la maison de retraite de se rendre au Casino, un agent d’entretien Dous Blida fasciné par la beauté de la jeune femme ainsi que deux retraités et une « simplette » quittent cet univers mortifère tandis que s’installe un été caniculaire .Alors que les pouvoirs publics sont incapables de faire face à la canicule et que les grands surfaces orchestrent la pénurie pour faire grimper les prix, les cinq personnages vont apporter de l’eau des rafraîchissements et un peu de vie aux pensionnaires des maisons de retraite qui s’éteignent doucement . Ils font des émules, devenant de véritables héros. Jusqu’à …l’arrivée de la pluie qui marque la fin de la cavale et le début de l’histoire d’amour entre Clémence et Dous Blida.
J’ai eu du mal à poursuivre la lecture car la psychologie des personnages m’échappait totalement La morale de cette fable : dénonciation des maisons de retraite, abandon des personnes âgées, malhonnêteté de la grande distribution, m’a paru très conventionnelle et pour tout dire un peu facile. Enfin les longs passages poético-philosophiques m’ont ennuyée. points positifs, le roman est bien écrit et …court.

Cecilia DUTTER : Zeine, bacha posh (Ed du Rocher)
Zeina jeune afghane est condamnée à être une « basha posh » c’est-à-dire une jeune fille qui à la suite du décès de son père doit se déguiser en garçon afin d’encadrer sa famille qui ne peut sortir de chez elle sans la présence d’un » male ». Conduite en France par une association elle s’échappe, s’installe à Paris partageant la vie des. Remarquée par un photographe de mode qui a compris sa situation, il l’impose et la fait connaitre grâce à sa grande beauté . C’est la vie fastueuse des « Top Models » mais aussi avec toutes ses contraintes. Régimes, voyages, déracinements. Est- elle plus libre ? C’est ce que Cecilia Dutter nous expose dans ce roman qui tient plus du compte-rendu que du récit romanesque.. Aucune empathie de la part de l’auteur, aucun sentiment approfondi, tout est superficiel et raconté en phrases courtes et sèches où se côtoient un style un peu »cul-cul »( fleur bleue ?) et des énormités sociétales, sans parler d’une ponctuation fantaisiste et de termes convenus. Aucun plaisir !

Mathias ENARD : Boussole (Ed Actes Sud)
Un musicologue, fervent orientaliste de surcroît, revisite sa vie, parlant de tous ceux qu’il a connu au cours de sa carrière d’universitaire et particulièrement de la femme qu’il a aimée, spécialiste de cet Orient magique .
Dans le style agréable qu’on lui connait, l’auteur passe d’une anecdote à l’autre, évoquant une large panoplie de personnages réels, actuels ou pas, la plupart du temps en Syrie ou en Iran. Il fait montre d’une érudition impressionnante en ce qui concerne ces deux pays, leur histoire, leurs musiciens, leurs poètes ou écrivains . Erudition aussi pour l’archéologie et la musique aussi bien européenne qu’orientale .
Il est évident que cette érudition peut avoir un effet rasoir sur le lecteur lambda qui n’est pas forcément spécialiste de musicologie ou d’orientalisme, par contre les connaisseurs se régaleront probablement .
L’objectif de l’auteur est évidemment de mettre en évidence l’influence de l’Orient sur l’Europe à travers ses musiciens ou ses poètes et de redorer une image ternie par le contexte social et politique actuel.

Lachaud-Denis_DR Haddad Holder -®-áHermance Triay c

Denis LACHAUD : Ah ça ira (Ed Actes Sud)
Le roman débute en 2015 avec l’enlèvement puis l’exécution du président de la République française par un groupuscule Ventôse suivi par la condamnation de deux de ses membres dont Antoine Léon, le héros rebaptisé Saint-Just. On le retrouve vingt et un ans plus tard à sa sortie de prison où il trouve un monde qui ressemble étrangement économiquement, politiquement et socialement au nôtre en pire .Dès lors c’est sa fille Rosa et son ami Rufus qui prennent l’initiative, en créant le groupe des 68 qui campent devant l’Elysée pour protester contre le prix des loyers , et réveillent la conscience collective qu’ils entraînent dans un nouveau 1789 pacifique.
Assez gros roman qu’on lit avec intérêt, sorte d’utopie (contre-utopie plutôt) où Denis Lachaud s’inspire de faits réels comme les enlèvements commis par les brigades rouges, le mouvement des indignés ou l’immolation par le feu d’un marchand de légumes et les déplace en 2037 pour décrire un monde où les problèmes actuels se sont encore aggravés et où les gouvernements totalement corrompus n’offrent plus aucune issue aux citoyens
C’est bien écrit, et c’est un livre qui fait réfléchir car il reste très proche de la réalité que nous connaissons et parfois même, par exemple pour les problèmes liés aux migrants il semble prophétique et c’est terrifiant même si le passage à l’acte des citoyens nous fait espérer une issue heureuse.

Hubert HADDAD : Mâ (Ed Zulma)
Shoichi, jeune étudiant en astronomie prend connaissance du grand maître haïkiste Santoka Shoichi Tenada, à la mort de Saori, brillante universitaire qui lui a confié la biographie du poète.
Dès lors, désespéré, Shoichi suit les pas du poète, devient moine marcheur, passe d’île en île, et apprend à saisir avec délicatesse le pouls de l’impermanence. Il traverse les épreuves du deuil, du séisme de Tokyo, « ville en robe de papier qui s’est consumée au premier tremblement » et où rien n’arrête les dieux du feu et du vent.
Marchant jusqu’à l’épuisement total, dans le froid, la solitude ou la chaleur accablante, marchant jusqu’à la mort car « entre le premier et le dernier haïku, la vie passe d’une seule traite, à peine le temps d’une respiration », Shoichi a toujours pour compagnon de voyage le saké, une manière de puits ou d’oasis dans le désert.
Etrange et magnifique roman que l’auteur du Peintre d’éventail offre au lecteur exigeant.
Roman imprégné de poésie où la blancheur de la neige rejoint la blancheur des cerisiers en fleurs, une beauté sublimée dans la pureté du haïku. Les destins volontairement semblables des deux Shoichi peuvent troubler le lecteur, mais peut-être qu’avec un peu de saké tout redevient clair.

Eric HOLDER : La saison des bijoux. (Ed Le Seuil)
Eric Holder nous présente dans ce dernier roman le monde foisonnant des marchés. Marché estival le long d’une plage de l’Atlantique où s’installe une famille marchands de la région lyonnaise pour la saison d’été. Première approche d’un petit monde grouillant qui crapahute au milieu des fourgons, des ballots et des étalages et où règne la loi du plus fort c’est-à-dire de l’ancienneté de ses caids et de la hiérarchie. Le caïd c’est Forgeaud qui fixe et perçoit les taxes et se promet d’emballer la marchande Jeanne venue en famille vendre sa camelote. On assiste alors à une description foisonnante des petits marchands évoqués d’abord par petites touches puis repris en tableaux picaresques tout au long du romanOn se perd pas mal dans l’abondance des personnages et de leur surnoms et on perd un de vue la famille Bijoux autour de qui tourne l’intrigue, très mince d’ailleurs.et reprenant des thèmes éculés sur le milieu.
Un récit plein de couleurs, de rencontres mais somme toute pas très palpitant. J’ai lu du meilleur Holder qui n’a pas l’air si à l’aise dans ce contexte.

Lapouge1 Nelson Majdalani -® Raha Askarizadeh 1

Gilles LAPOUGE : Nuits tranquilles à Belem (Ed Arthaud )
Devenir un autre c’est le défi que se lance le héros de cette histoire pour ne pas décevoir un gamin des favelas . Il va endosser la personnalité du père et du mari, accepter les défauts et les fautes du personnage, encourant ainsi les reproches de la mère et surtout le risque que son imposture soit découverte
C’est l’histoire du voyageur immobile . L’auteur montre avec talent et finesse qu’il est possible de changer de personnalité, de prendre la place d’un autre, inconnu de surcroît . C’est original et prenant, il suggère aussi que ce « voyage » est tout aussi intéressant pour le voyageur que le déplacement banal qui consiste à avaler des kilomètres et qu’il peut être tout aussi inconfortable par moment
Ce petit livre de 163 pages est très agréable à lire.

Jessica L.NELSON : Tandis que je me dénude (Ed Belfond)
Dans ce récit à plusieurs voix , la principale est celle d’une jeune prof de lettres victime de persécutions sur Internet. Elle présente un premier roman dans une émission de télévision en direct , les autres voix sont celles des participants à l’émission ou de l’entourage de la romancière . Le style est clair et agréable, on parle des problèmes des ados, des conséquences d’une société médiatisée à l’extrême, des dégâts qu’un usage non contrôlé d’Internet et des réseaux sociaux peuvent faire quand ils sont utilisés avec malveillance . La jeune romancière, si elle reste habillée, se sent mise à nue par le regard des autres . Il y a de bonnes description du climat qui peut régner sur un plateau de télévision . Roman intéressant par l’actualité de son propos.

Charif MAJDALANI : Villa des femmes (Ed Le Seuil)
Belle histoire de famille racontée par Noula le chauffeur qui va voir défiler du haut de son perron où il trône, la vie de la maison et du pays. L’histoire débute dans le Liban des années soixante dans l’opulence et l’ordre établi où les hommes gouvernent et les femmes sont dans l’ombre. Mais de même que la situation sociale s’effondre avec le chamboulement apporté par les guerres, la famille s’effrite : mort du père, exil du fils ainé épris d’aventures, mauvaise gestion du cadet incapable. C’est alors que les femmes, malgré leur profonde animosité parviendront à sauver les restes de la villa et du domaine.
Belle écriture de l’auteur qui dresse le constat de la grandeur et du déclin dans ces clans libanais.

poivre1 Roegiers-®JF PAGA_Grasset SAINTONGE

Olivier Poivre d’Arvor : L’amour à trois (Ed Grasset)
Revenant des obsèques d’une amie chère l’auteur revient sur ses souvenirs et nous entraine dans ces années soixante où du haut de ses quinze ans il nous fait revivre toute la fougue et l’enthousiasme de sa vie parisienne en tant que lycéen puis étudiant dans une prépa. C’est l’éveil intellectuel et amoureux d’un garçon toujours prêt , aidé de son ami et comparse à s’embrigader dans l’essor du grand chambardement des idées nouvelles et , des codes de vies émergeants qui li les conduiront à cet amour à trois .
Du sentiment, de la fougue, de l’aventure, de la tendresse tout y est ! Ces retrouvailles avec son passé lors de ces obsèques évocatrices en fait un bon roman très bien écrit et très bien senti.

Patrick ROEGIERS : L’autre Simenon (Ed Grasset)
Cet autre Simenon est le frère cadet de celui qui a occupé la scène avec ses romans policiers et son devenu célèbre Inspecteur Maigret . Christian élevé au sein d’une famille étriquée par une mère bigote qui le préférait à son ainé est un faible prêt à suivre celui qui parle le plus fort.. En l’occurrence Léon Degelles chef de file d’un mouvement pro nazi le Rexisme dans lequel il va s’engouffrer pour aller de bassesse en bassesse jusqu’à d’effroyables tueries tandis que son frère recueille honneur et succès à Paris .
Ce n’est pas tant le personnage de ce triste sire qui est intéressant mais plutôt la façon dont l’auteur le dépeint. Plein de fougue et d’entrain il évoque cette époque trouble à l’aide d’un vocabulaire enlevé, plein de panache et d’entrain. Si le personnage est vil le récit est vif et enlevé, clair dans cette époque trouble et qui parle du passé pour mieux évoquer le présent. On ne peut pas s’empêcher d’y voir que l’histoire est un éternel recommencement

François SAINTONGE : Le métier de vivant (Ed Grasset)
A la veille de la première guerre mondiale, Max, Léo et Lothaire, trois amis issus de la grande bourgeoisie parisienne sortent éméchés d’un nightclub, et O stupéfaction, Lothaire, l’ami au pied bot croise le sosie de Max, son sosie féminin. Ceci ne trouble en rien l’intéressé qui oublie aussitôt le dilemme. La guerre confronte les trois amis à la mort. Lothaire a-t-il vraiment de la chance d’être réformé à cause de son infirmité, Max, éternel non décideur et garanti d’un emploi au service de presse grâce aux relations de sa mère n’a-t-il pas mauvaise conscience alors que la guerre mutile et tue quantité de jeunes hommes, n’est-il pas temps de faire son devoir de citoyen, quant à Léo engagé militairement dans l’aviation, il a été abattu au- dessus des lignes ennemies mais il reste l’espoir d’être retrouvé, soigné et rapatrié.
Ce roman qui se poursuit jusqu’à la seconde guerre mondiale pose la question de la survie, car la bombe qui tombe du ciel condamnera ou épargnera l’innocent, c’est souvent une question de demi-seconde.
Le sosie de Max qui pourrait être sa jumelle puisque née le même jour est dans ce roman le seul personnage au caractère fort et déterminé, une franco-américaine volontaire qui tranche radicalement avec le caractère passif de Max s’arrangeant toujours au mieux des circonstances. Cependant, cette supposée gémellité alourdit le roman par son invraisemblance.