Notes de lectures

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Jean-Paul DELFINO : Assassins ! (Ed Héloïse d’Ormesson – 237 pages)
Sous-titré «Les derniers jours de Zola», le roman de Jean Paul Delfino sera remarqué pour son originalité et ses qualités d’écriture.
Les premières pages du livre parlent d’un «dormeur» pris d’un malaise qui essaie d’analyser son mal être. Intoxication alimentaire ? Empoisonnement ? Malveillance ? L’homme envisage toutes les hypothèses.
Il s’agit bien de Zola. Nous sommes en 1902. L’auteur de »J’accuse… ! ».
L’année 1897 est en proie à des torrents de haine notamment des ligues patriotes et de l’extrême droite.
Dans cette dernière nuit de Zola, l’auteur l’imagine, allongé dans son lit à coté de sa femme Alexandrine, mais pensant aussi à Jeanne la jeune lingère de la maison qui est devenue sa maîtresse et qui lui a donné deux enfants. Il lui fait remémorer toute sa vie, son combat pour intégrer le monde de la littérature, son rejet en sa qualité de provincial, l’acharnement haineux auquel il est confronté.
L’auteur met aussi en scène les ennemis de Zola et cherche à savoir qui aurait eu intérêt à faire définitivement taire cet homme et à faire passer son décès pour un banal accident domestique causé par un tirage de cheminée défectueux.
Un livre passionnant qui mêle habilement le récit de la vie de Zola et la description du climat délétère de la France de la fin du XIXème siècle, intolérant et antisémite.

besson Portrait d'Olivier Dorchamps, Paris, 20 mars 2019

Philippe BESSON : Un diner à Montréal. (Ed.  Julliard – 198 pages)
On pourrait dire de cette autobiographie quelle est la troisième partie d’une trilogie qui commence avec « Arrête avec tes mensonges », se poursuit avec « Un certain Monsieur Darrigand » et qu’elle s’achève par les confidences de l’auteur autour d’un diner au restaurant à Montréal.   Il vient de croiser un certain monsieur Darrigand Paul, un  amour de jeunesse qui bouleversa sa vie amoureuse en le quittant pour une vie plus plus traditionnelle. Nous allons être  alors l’invité de ce repas où se retrouvent l’auteur et son compagnon du moment et ce couple qu’il a invité suite à cette rencontre lors de la dédicace de son livre. C’est une conversation à bâtons rompus entre les quatre protagonistes afin de parler du passé amoureux, de la séparation, du choix d’un nouvel amour. C’est une succession de moments émouvants, faits de non-dits,  de vérités éclatantes, de sous entendus où chacun plonge au plus profond de son intimité. En fait que reste-t-il de cet amour bien des années après ? Et bien encore, beaucoup de sentiments que l’auteur nous dévoile avec à la fois pudeur et audace faisant de ce diner un moment d’intense intimité.
Toujours la même délicatesse et la même vivacité se retrouvent ici pour nous rendre complice de cet aparté plein de sentiments.
Olivier DORCHAMPS : Ceux que je suis (Ed. Finitude – 254 pages)
Avec ce premier roman, Olivier Dorchamps, nouvel auteur franco britannique, nous raconte une histoire de famille qu’il dédie «à tous ceux que l’espoir a guidés sur les routes de l’exil et qui ont vécu la nostalgie».
Nous sommes à Clichy, de nos jours. Marwan Mansouri, né en France, la trentaine, enseigne l’histoire et la géographie dans un établissement de la région. Déjà fragilisé par sa récente séparation d’avec sa compagne, Capucine, il apprend qu’il lui faudra se rendre à Casablanca pour accompagner le corps de son père récemment décédé.
Il a été désigné d’office par testament déposé chez un notaire, alors que ses deux frères Ali et Foued ne sont pas mentionnés. Cette désignation qu’il pense arbitraire, le choque. Il ne se sent aucune attache avec le Maroc dont il ne parle que très mal la langue. Il cherche à comprendre et questionne Kabic, le vieil ami émigré en 1961, au même titre que son grand père et Milala sa grand mère. Quel lien les unit si fortement ?
Cette quête va l’amener à reconstruire son histoire, celle de ses parents et de ses grands parents.
Les personnages nous sont présentés sans ordre particulier mais avec beaucoup de justesse. L’arbre généalogique s’organise par touches successives ; on y parle d’exils et de secrets de famille.
Le lecteur est attentif, le texte émouvant et délicat, les phrases courtes et efficaces. On y évoque le déracinement, l’identité multiple, le rapport au pays sur trois générations.
Aucune acrimonie, le ton plein de pudeur relate une atmosphère, une façon de vivre «d’une grande honnêteté, dénuée de revanche» dira Kabic. Certaines scènes simplement narratives, évoquent avec humour et sobriété, l’histoire de cet héritage qui a façonné une famille.
Au pays, les gens vont parler aussi et Marwan remerciera finalement son père de l’avoir fait venir «pour comprendre qui je suis » dira-t-il.
Une belle histoire, une belle leçon de vie.

Kadra thiebert

Yasmina Khadra : L’outrage fait à Sarah Ikker (Ed.Julliard – 275 pages)
Ce roman est un polar dont le héros est un policier qui enquête sur le viol perpétré sur son épouse Sarah un soir où lui-même était retenu hors du domicile conjugal et qu’il découvre en rentrant chez lui. C’est aussi le premier tome d’une trilogie qui situe l’action dans le Maroc moderne d’aujourd’hui et qui va permettre à l’auteur de retracer le comportement de la société actuelle tant dans les couches les plus huppées que dans le milieu misérable des petits malfrats.
Driss Ikker sorti de ses montagnes de l’Atlas où il a abandonné ses chèvres pour préparer le concours de la police a réussi sa carrière  grâce à son épouse Sarah, personnage influent qui fait et défait les carrières en tant que fille d’un personnage haut placé au gouvernement. Baignant dans le bonheur et la facilité le drame s’abat sur le couple.
S’ensuivent des instants de sidération  et de mutisme incompréhensibles qui créent une brèche dans leur couple et les éloignent l’un de l’autre. Le policier nous entraine alors dans ses recherches et ses enquêtes alors qu’elle s’effondre dans sa douleur et son incompréhension. Driss nous fait pénétrer dans un monde de corruption, de bassesses et d’ignominie  qui sont le quotidien. les recherches seront longues, confuses parfois alambiquées et nous ne retrouvons pas toujours les grands envols du grand Khadra que nous avons connu.
L’écriture est toujours belle, le rythme soutenu, les dessous de la société marocaine très bien dénoncés mais il nous reste un goût amer .
Quid du Tome 2 et 3 , ?
Colin THIBERT : Torrentius (Ed : Héloïse d’Ormesson – 124 pages)
Colin Thibert a été fasciné par la vie de ce peintre néerlandais du XVIIème siècle dont il ne reste qu’une seule œuvre «Nature morte avec bride et mors» conservée au musée d’Amsterdam.
Ce peintre, une force de la nature, braillard, coureur de jupons, talentueux, si talentueux qu’il excelle en secret dans des peintures coquines prisées par de riches collectionneurs, jusqu’à la cour d’Angleterre !
Mais l’époque est au rigorisme aussi lorsque le bailli Velsaert qui n’a pour seul bagage que la Bible décide de le mener au bûcher, C’est alors une lutte féroce entre les deux hommes. On ne badine pas avec le diable, qu’importe les sophismes de Torrentius, on condamne pour apostasie, on chasse les rosicruciens, mais le raison d’état est parfois menée à prendre le pas sur la morale calviniste.
Roman passionnant sur des caractères forts à une époque qui punit pour paganisme ou hérésie.
Agréablement écrit, ce roman nous livre une belle réflexion sur le rôle de l’artiste, les conditions de son inspiration et la liberté de pensée.

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Alain VIRCONDELET : Dans les pas de Toulouse-Lautrec (Ed du Signe – 199 pages)
Henri de Toulouse-Lautrec n’avait pas 40 ans lorsqu’il disparut.
Ce noble personnage atteint d’une déformation, va noyer son mal être dans l’absinthe, la folie de l’époque, les femmes, les nuits endiablées et bien sûr la peinture et le dessin qui feront de lui le peintre le plus aimé de sa génération.
Il fréquenta tous les lieux où l’on s’amusait, des salles de billard au cirque Médrano, du Moulin de la Galette au Moulin Rouge, de la Foire du Trône au Divan Japonais, du Théâtre des Variétés aux Folies Bergère et d’autres lieux comme les maisons closes où il rencontrait des femmes «de petite vertu» qu’il aimait peindre… entre autres !
C’était ce qu’on appela la Belle Epoque, où l’on ne pensait alors qu’à s’amuser dans la Ville Lumière, où la guerre était encore loin même si quelques alarmes commençaient à pointer.
C’était l’avènement des techniques nouvelles, les progrès scientifiques,  la fameuse exposition universelle de l’année 1900, les travaux du Métropolitain, les avancées de Pasteur, le génie de Gustave Eiffel, de Durkhein, de Darwin, la création de la bicyclette….
Le danger n’était pourtant pas loin mais on n’en doutait pas une seconde tant on aimait à s’amuser.
Les artistes surtout et ils étaient nombreux et se retrouvaient souvent à Montmartre, petit village parisien où la folie et l’art se côtoyaient, l’art nouveau, le post impressionnisme.
De la Goulue à Aristide Bruant en passant par Jane Avril, Yvette Guilbert, tous les artistes de l’époque furent croqués par Toulouse-Lautrec.
Nous retrouvons tout cela dans un magnifique album signé Alain Vircondelet, qui nous fait revivre toute une époque, historique, économique, artistique, scientifique.
Auteur de romans, de poésies, d’essais, de documents, de biographie, Vircondelet s’intéresse à tout, grand intellectuel qui fréquenta Duras ou Sagan dont il écrivit de superbes portraits. Eclectique, il a également écrit sur St Exupery, Rimbaud, Casanova, Jean-Paul II et même Jésus !
De ses voyages il nous a offert de magnifiques impressions de Venise, d’Algerie, de Paris aussi.
Le voici donc plongeant dans la vie et l’œuvre de cet artiste original, hors du commun qui aimait croquer les gens, quels qu’ils soient, d’une plume ou d’un crayon alerte. Artiste prolixe s’il en est, il dépeint toute une époque avec ses œuvres, ses affiches, ses thèmes qui reflètent toute une époque et qu’Alain Vircondelet nous restitue en le replaçant dans l’histoire de la France de la fin du XIXème siècle.
L’on y plonge avec délectation et l’on en aime d’autant plus cet artiste hélas disparu trop tôt.